Trois yeux sur l'écran
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Altered Carbon

Enveloppe timbrée
SériesCritiques
Score 85 %

Alterned Carbon est une fresque cyberpunk foisonnante au style racé et élégant. Son infinie complexité lui confère à la fois un caractère profond qui ouvre des dizaines de pistes sur un univers riche et ambitieux, et une aura défectueuse qui sabote malheureusement parfois ses propres mécaniques de suspense en laissant la porte ouverte à la résurrection pour la plupart de ses personnages.

flotte

Takeshi Kovacs se réveille après un sommeil forcé de 250 ans dans une société qui a continué à évoluer sans lui. Une des technologies qui n'est pas une nouveauté pour lui est celle des stacks, des piles mémorielles, sortes de clef usb pouvant contenir toute la conscience et les souvenirs d'une personne, implantées dans la nuque des êtres humains et qui permettent de survivre à la mort de son enveloppe corporelle ou d'en changer quand on le souhaite, si toutefois on a les moyen de se payer ces fameux services. Seule la destruction de votre pile est synonyme d'une mort réelle. Enfin, pas tout à fait, puisqu'il existe la possibilité d'opérer à des sauvegardes régulières de vos données à distance, offrant une chance de revenir à la dernière sauvegarde si votre pile est détruite. On nous explique que seuls les plus riches ont donc accès à ces luxueuses avancées technologiques et c'est d'ailleurs ce qui vaut son réveil à Takeshi Kovacs. Né sur le Monde d'Harlan, une des planètes à l'atmosphère habitable les plus proches de la Terre et élevé dans les centres de formation militaires du Protectorat, la puissance armée officielle des Nations Unies gérant le maintien de la paix sur les Mondes Établis (sur Terre et les autres planètes colonisées), il devient par la suite un Diplo, une sorte de super soldat au corps augmenté de multiples cyber-ajouts, permettant par exemple de sentir les mouvements à travers les murs, de détecter les mensonges, ou de décupler la force physique. Après s'être rendu compte des supercheries perpétrées par le Protectorat, il se retrouva au sein d'un groupe de résistants dont les objectifs vont peu à peu être révélés. Accusé de désertion et de meurtres qu'il n'a pas (tous) commis, il a été placé en suspension pour une durée indéterminée, et reprend conscience deux siècles et demi plus tard dans l'enveloppe corporelle d'un ancien flic de Bay City (le nouveau nom de San Francisco). Il est alors chargé par un riche homme d'affaire nommé Laurens Bancroft, d'enquêter sur son propre meurtre. Bancroft a en effet récupéré ses données de conscience grâce à une sauvegarde après avoir été tué chez lui. N'ayant pas les souvenirs séparant la dernière sauvegarde de sa mort, il n'a aucune idée de qui a essayé de le tuer et compte sur les talents de détective de Kovacs pour démasquer son assassin. 

Ceci n'est que le résumé des premières vingt minutes de la série, je vous laisse donc imaginer, sachant que les informations continuent à pleuvoir à se rythme sur la majorité des épisodes, la masse d'éléments à intégrer pour pouvoir espérer suivre dans les meilleures conditions l'intrigue très chargée d'Altered Carbon. Si la plupart des fondations narratives du récit sont relativement solides, si l'univers des livres de l'anglais Richard K. Morgan (la trilogie Takeshi Kovacs, publiée entre 2002 et 2005) est en lui-même une très belle parabole de la société actuelle où seuls les plus aisés peuvent espérer vivre longtemps et dans des conditions décentes, et si le casting inspiré, composé d'acteurs et actrices aux performances captivantes sont autant d'éléments à mettre au crédit de cette toute fraîche série de science-fiction, on déplore néanmoins de grandes lacunes au niveau de la présentation de ce nouvel univers, ainsi que des raccourcis et facilités de scénario qui atténuent à de nombreuses reprises l'élan par ailleurs indéniablement fougueux et élégant du show. 

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Aucune réelle mention dans la série de comment les problème de surpopulation et de pénurie des matières premières se sont soldés à la fin du 21ème siècle. Pas vraiment non plus d'explication sur la provenance de la plupart des "sleeves", les enveloppes corporelles, qui semblent paradoxalement être un luxe absolu tout en étant accessibles au plus grand nombre, y compris au prisonniers sortant de "suspension", le sommeil forcé hors des enveloppes. Pourquoi les Maths, les milliardaires ayant vécu des centaines d'années (nommés ainsi en référence à Mathusalem), se contentent-ils de corps de mannequins au lieu de profiter des nombreuses cyber-augmentations apparemment disponibles à cette époque (ok, la femme de Bancroft en a une assez singulière et plutôt cool, mais pourquoi est-ce la seule) ? A quel niveau se situent réellement les pouvoirs des Diplos s'ils peuvent modifier le cours d'un programme de réalité virtuelle sans en être les concepteurs ? Il faudra éviter de se poser ces questions, pourtant assez légitimes, et se contenter de profiter des éléments qu'on veut bien nous lâcher pour accrocher au monde d'Altered Carbon. Mais si quelques défauts dans la lumières faite sur cet univers sont à signaler, laissant des zones d'ombres un peu gênantes ici et là, la flopée de qualités que l'on retrouve en face n'en est pas moins impressionnante. 

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Tout d'abord, il faut souligner l'extrême élégance du travail visuel effectué sur la série par sa créatrice Laeta Kalogridis. La scénariste de Shutter Island (qui se posait alors déjà beaucoup de questions sur l'identité)et du futur Alita : Battle Angel, qui a aussi officié en tant que productrice exécutive sur Avatar, a réussi à donner à sa série de SF une patte artistique qui fait souvent défaut aux séries du genre. Si les exemples de Battlestar Galactica ou plus récemment de The Expanse montrent qu'il est toujours possible de manipuler habilement un faible budget pour obtenir un rendu visuel satisfaisant avec des effets spéciaux léchés, la plupart des séries ayant lieu dans des univers futuristes sont avant tout torpillées par leurs déficiences à ce niveau. Ce n'est non seulement pas le cas ici mais les gunfight, les transferts et en règle générale, toute la technologie de ce 24ème siècle fantasmé est très bien intégrée au monde environnant. Les rues de Blade Runner avec leurs stands de soupes asiatiques côtoient les bas-fonds de Minority Report ou A.I. avec leurs cyber-chirurgiens drogués, le fonctionnement des stacks, que les amateurs de Dollhouse trouveront familiers, les intelligences artificielles et les problématiques de transferts de consciences, semblables aux expérimentations de Black Mirror, déroulent leurs mécanismes avec un aplomb royal. Tout s'imbrique, certes un peu vite, mais avec une fluidité ludique très appréciable qui ne laisse pas (assez) le temps de réfléchir (et donc de digérer) le flot titanesque de balises narratives à repérer. Un peu comme quand vous écoutez un scientifique passionnant raconter une découverte primordiale, vous serez contaminé par l'effervescence communicative du discours et même en décrochant par moment dans les tournants les plus complexes, vous aurez envie d'écouter la suite. Heureusement, le rythme se calme le temps de quelques épisodes et autorise par moments à prendre un peu de recul pour mieux mettre en perspective toutes les informations. 

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Visuellement, on est sur du velours, les gunfights et les combats au corps à coprs sont brutaux, lisibles, sobrement chorégraphiés et toujours bien pensés. Les décors, des ruelles saturées d'holopubs aux tours d'ivoire de la bourgeoisie, sont totalement immersifs. La musique, qui balance entre du saxo à la Blade Runner, du Éric Satie en passant par un remix electro de la B.O. d'Halloween, fait un beau travail de cimentation sur l'univers hétéroclite du show. Le casting, quant à lui, n'est pas en reste, à commencer par Joel Kinnaman. Spécialisé dans les remakes, il était le partenaire de Mireille Enos dans celui de The Killing de 2011 à 2014, il était le jeune vétéran aux dents longues qui concurrençait Frank Underwood dans les saisons 4 et 5 de House of Cards, et il incarnait Murphy dans le remake assez décent de Robocop de 2014. Malgré sa stature de mannequin, il parvient à incarner Kovacs (qui lui-même incarne le corps de Ryker, l'ancien flic de Bay City) avec un inconfort savamment géré, une sorte de décalage amusé, où il épouse les addictions pour la cigarette et les drogues de sa nouvelle enveloppe tout en se foutant allègrement des conséquences. Et en fractionnant les rôles comme la série le fait, en intégrant les changements d'enveloppe, on retrouve donc suivant les situations le personnage de Kovacs dans le coprs de Ryker (Joel Kinnaman), Kovacs dans son corps d'origine (le très classe Will Yun Lee), ou le corps de Ryker avec l'esprit de Ryker dedans. Plusieurs acteurs jouent les mêmes rôles dans des corps différents, certains acteurs jouent différents rôles dans le même corps, bref les cartes de l'actor's studio sont ici plus que mélangées et on peut s'y perdre si l'on n'est pas bien attentif. Un très bon Joel Kinnaman, donc, qui se retrouve à collaborer avec la détective Kristin Ortega, jouée avec une rage et un humour tout à fait salvateur par une Martha Higareda au top, à la fois physique et réflexive, capable de démonter quatre mecs à coups de poings dans une séquence et de se retrouver au bord des larmes dans la suivante. Ils font face à un James Purefoy (Marc Antoine dans Rome, le tueur en série Joe Carroll dans The Following, et Hap dans Hap & Leonard) qui trouve ici une nouvelle occasion de distiller son art du dédain et du mépris avec un délice palpable. Il habite son rôle comme son personnage habite son corps, en regardant de haut le reste du casting, persuadé d'être celui qui tire les ficelles de la plupart des situations. Les allergiques au cabotinage y verront sûrement une performance un tantinet agaçante, mais pour peu qu'on mette ça sur le compte du personnage, les petites envolées lyriques un peu kitsch se fondent dans le maillage de la distribution avec un certain à-propos. On mentionnera aussi l'excellente prestation de Chris Conner dans le rôle de Poe, une intelligence artificielle éprise des être humains et indissociable de l'hôtel The Raven, dont il est le propriétaire et système opérationnel. La référence littéraire au poème d'Edgard Poe, The Raven, n'est pas la plus subtile de la série, mais elle est l'objet d'une métaphore filée par la suite avec une certaine élégance.  Quant à savoir comment un hologramme peut manier un fusil à pompe réel, là, j'avoue que je me pose toujours la question... Ah, c'est un hologramme solide... Hmmm, d'accord... Mais... Nan, laissez tomber. Enfin, les personnages secondaires comme la sœur de Kovacs, son technicien Vernon Elliot, sa femme malheureusement mal ré-enveloppée, leur fille Lizzie au destin magnifiquement tragique, et le coéquipier d'Ortega, Abboud, font tous l'objet d'un soin particulier. Chaque personnage, même les tueurs aux trousses de Kovacs, comme le fou furieux Dimitri ou l'atroce et invisible Mr. Leung, a droit à quelques scènes où son background est explicité et où ses motivations sont justifiées. Enfin, Quellcrist Falconer, la chef du mouvement révolutionnaire auquel à participé Kovacs, qui lui apparaît en figure rassurante fantomatique pour le guider quand il doute, incarnée par Renée Élise Goldsberry, fait figure de spectre central dans l'esprit du héros, et plus leur liens vont être révélés, plus on comprendra les luttes qui ont sévi trois siècles plus tôt. 

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La mise en image des épisodes, confiée à des réalisateurs et réalisatrices aux CVs télévisuels très solides, anglais et américains, qui sont passés par des séries aussi célèbres que variées comme Sherlock ou The Wire, Game of Thrones ou Fringe, Downton Abbey ou Hung, gardent une cohérence stylistique très remarquable sur l'ensemble des épisodes. On peut regretter un manque de folie sur la dernière ligne droite, où l'espace confiné dans lequel se dénouent les derniers nœuds de l'intrigue donne un sentiment de retomber dans les travers des séries SF qu'Altered Carbon avait pris soin d'éviter jusque là, mais ce serait chipoter et surtout oublier qu'au milieu de ces très grandes qualités, Altered Carbon souffre d'un défaut majeur beaucoup plus gênant, étroitement lié aux règles du jeu imposées par le matériau littéraire à son l'origine : l'incertitude de la mort. Quand on explique aux téléspectateurs qu'une simple sauvegarde effectuée à partir de la conscience d'un personnage peut le ramener à la vie à tout moment, il faut faire attention à ce qu'on montre et à ce qu'on ne montre pas. En d'autres termes, dans un monde où on peut sauvegarder n'importe quelle conscience, il faut s'attendre à ce qu'à n'importe quel moment, quelqu'un lance un "Ah mais en fait, lui, il est mort, sa pile a été détruite, mais je vous avais pas dit, j'avais fait une sauvegarde !". Si n'importe qui, même une fois sa pile détruite, peut être ramené d'entre les morts dans un nouveau corps, les enjeux deviennent tout de suite moins intéressants. A chaque fois qu'un nouveau personnage mourra, on aura plus de mal à s'inquiéter, après tout, quelqu'un a dû faire une sauvegarde. Ce personnage du passé qui a vécu il y a 300 ans est mort ? Oui, sauf si une sauvegarde existe quelque part. C'est ici la limite des gimmicks d'Altered Carbon, en élargissant un peu trop la palette des possibles, le scénario finit par retirer en grande partie la peur que le spectateur aura de voir mourir les protagonistes. Vers la fin de la saison, l'un des personnages fait, comme le tueur Dimitri en a l'habitude, une copie de lui-même, déposée dans un clone de son corps. Deux personnages aux apparences et aux consciences identiques se baladent donc simultanément dans le récit, puis vient un moment où l'un des deux doit mourir. Là où Charlie Brooker en aurait tiré une heure palpitante dans Black Mirror, Altered Carbon règle le problème par le biais d'un simple pile ou face scénaristique fait par dessus la jambe alors qu'on avait là un cas de conscience (c'est le cas de le dire) des plus palpitants. Ceci est un exemple parmi plusieurs autres des trous béants qui empêchent Altered Carbon d'accéder à son plein potentiel. 

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Mais après tout, les petites incohérences du genre sont légion dans les univers de la science fiction, autant laisser ça de côté et se concentrer sur les nombreux points positifs et le souffle de fraîcheur et d'aventure qui traverse cette très excitante première saison d'Altered Carbon, une virée cyberpunk imparfaite mais indispensable pour tout amateur du genre qui se respecte, un voyage décoiffant, sincère et bourré d'énergie dans un monde schizophrénique où la mort n'existe plus vraiment, pour le meilleur et pour le pire.

La saison 1 d'Altered Carbon est disponible sur Netflix

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Ben Dussy