Trois yeux sur l'écran
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Annihilation

Les Fleurs du Mal
CinémaCritiques
Score 95 %

Si Annihilation ne se retrouve pas sur le podium des trois meilleurs films de genre de cette année, c'est que 2018 aura été particulièrement exceptionnelle. L'auteur-réalisateur Alex Garland signe avec ce deuxième film une réflexion vertigineuse sur un thème très rarement poussé hors de ses limites habituelles et lui offre un écrin visuel somptueux dont les images vibrantes et irisées impriment la rétine autant que peut hanter son rythme subtilement lancinant. La question au cœur d'Annihilation concerne l'humanité, tout comme c'était le terrain de jeu mental de son premier film en tant que réalisateur, Ex Machina, sorti en 2015, un magnifique cyber-thriller en huis clos qui avait fait éclater au grand jour son talent et celui, grandement reconnu depuis, de l'actrice Alicia Vikander, aux côtés de Domhnall Gleeson et Oscar Isaac. On retrouve ici ce dernier, toujours aussi parfait dans les contorsions que les rôles de Garland lui infligent, et Nathalie Portman, dans une performance très intériorisée, dont l'actrice épouse la force avec autant d'adresse qu'elle en absorbe la noirceur tortueuse

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Lena est une biologiste qui enseigne à l'université. Son passé militaire au sein de l'armée de terre lui a fait croiser la route de Kane qui est devenu son mari. L'histoire commence alors que celui-ci a disparu depuis un an, à la suite d'une opération dont elle ne sait rien. Rongée par l'angoisse, elle se prive de toute vie sociale, attendant fébrilement le retour de Kane, et quand ce dernier réapparaît enfin, de manière très mystérieuse, à l'entrée de leur chambre, elle n'a que peu de temps avant qu'il ne soit pris de violentes convulsions. Sur le chemin de l'hôpital, l'ambulance est interceptée par une division armée qui met Kane en quarantaine et explique enfin à Lena ce qui lui est arrivé, ou tout du moins ce qu'on en sait, et Lena va vite comprendre qu'on en sait pas grand chose. Non loin du centre d'opération de fortune où Lena et Kane ont échoué, une météore d'une nature inconnue a percuté la surface de la terre, atterrissant au pied d'un phare en bord de mer. Sitôt l'incident survenu, un étrange miroitement s'est mis à encercler les alentours du lieu d'impact. Des transformations sont visiblement à l'œuvre à l'intérieur de la zone et le secteur touché par le phénomène s'étend tranquillement chaque jour, menaçant d'englober de plus en plus de terrain jusqu'à tout recouvrir. Kane faisait partie d'une des nombreuses équipes militaires envoyées dans la zone, il est le seul à être revenu. Et son état comateux actuel empêche de dire qu'il en est sorti sain et sauf. Lena va donc se joindre à l'équipe suivante en partance pour le territoire aux émanations étranges, et il s'agit cette fois d'un groupe de scientifiques, toutes des femmes, qui vont tenter de rejoindre, à plusieurs jours de marche de là, le phare pour tenter d'en revenir avec une explication. 

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Annihilation est l'archétype du projet casse-gueule, jouant sur plusieurs influences notoires pour tisser une trame originale, et il fallait bien le talent d'un Alex Garland pour réussir à tenir avec aplomb un grand écart pareil. Au film d'aventure où les personnages principaux explorent une terre hostile inconnue se mêle le thriller fantastique, dont les enjeux effrayants se lient eux-même à un drame personnel ordinaire que l'on découvre par petites bribes par le biais des souvenirs de Lena, tout comme on nous briefera rapidement sur les vies brisées des autres protagonistes et ce qui les a poussé à accepter une telle mission-suicide. L'origine des manifestations desquelles sont témoins les filles lancées sur cette piste incertaine restera de l'ordre du mystère total sur une bonne partie du film, et quand on nous autorisera assez d'éléments pour commencer à formuler une ou deux théories, il sera bien sûr trop tard pour imaginer une issue à l'étau organique qui se referme sur ses victimes. 

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L'un des atouts les plus remarquables du film réside dans l'esthétique fascinante dont il se sert pour matérialiser les altérations survenues dans la fameuse bulle derrière le miroitement, en parvenant à dissimuler la nature violemment inquiétante du phénomène sous des manifestations d'une incroyable beauté. Les silhouettes humaines recréées par les plantes, les décompositions de cadavres donnant naissance à de sublimes patchworks de matière organique colorée (comme le faisait le cordyceps de The Last of Us), les animaux en mutation perturbés jusqu'à la folie, et l'intrusion du végétal jusque dans la chair des personnages sont autant de manières de renverser les codes de l'horreur pour faire naître la peur non pas en entourant les protagonistes d'une multitude de symboles liés à la mort mais en les menaçant par une propagation excessive de la vie. Comme si l'environnement était pressé de tuer ce qui y est entré vivant pour le faire naître au plus vite sous une autre forme. La distorsion du temps dont le groupe est victime dès son entrée dans le miroitement, qui leur donne l'impression qu'une heure est passée alors que les faits suggèrent que plusieurs jours se sont écoulés, n'est qu'une perte de repère parmi tant d'autres et on comprend assez vite que les choses à l'intérieur de cette bulle mystérieuse n'ont rien à voir avec ce qu'elles sont à l'extérieur. Entre le film de sorcière où on essaie de fuir dans d'épaisses forêts, le film d'épidémie où on panique à l'idée de la moindre contamination et l'exploration d'une planète inconnue, on navigue à vue le long de cette expédition maudite, on s'émerveille autant que l'on se crispe devant la beauté vénéneuse des tableaux cadrés par Garland. On sait que ça ne va pas bien se passer, le plan tourné depuis l'intérieur de la gueule d'un alligator ne laisse que peu de doutes sur le destin du groupe d'amazones scientifiques au sein de ces terres étrangères. 

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Si on pense à Solaris (Tarkovsky - 1972) quand Lena revit des souvenirs personnels lors de cette descente aux enfers, on ne peut pas non plus s'empêcher de penser à The Long Weekend (Eggleston - 1978) quand on sent poindre une menace venant de la nature elle-même. Le parcours à travers la campagne grise contaminée par les explosions végétales bigarrées, les couleurs saturées d'une vague d'invasion qui semble redonner vie à un biome agonisant et le look de soldat des femmes armées de leur fusil, avançant dans une jungle d'une nature inconnue donnent à la plupart des séquences des airs d'exploration d'une lointaine planète, qui aurait sa place dans un Star Trek ou un Star Wars (Isaac et Portman ont d'ailleurs tous deux joué dans des Star Wars même si ça n'a pas vraiment de pertinence ici). Annihilation est de ces films qui s'adressent en priorité à des geeks du genre, mais qui, au lieu de leur servir la soupe populaire habituelle, s'empare d'un matériau traditionnel pour le pousser dans ses derniers retranchements. Le roman de Jeff Vandermeer était très avare en éléments concrets, par exemple, il ne nommait les personnages que par les initiales de leurs professions (A. pour Anthropologue, B. pour biologiste...) et restait vraiment flou sur les raisons du phénomène en activité dans la zone X. Le film est plus généreux en pistes à envisager, mais à peine, et sa dernier acte, quasiment muet est un tour de force visuel où la dernière étape du voyage laisse place à une des séquences les plus étranges et les plus belles de la science-fiction des dix dernières années. 

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Avec son casting féminin savamment sélectionné : Gina Rodriguez (Jane The Virgin), Tessa Thompson (Dear White People, Thor Ragnarok), Tuva Novotny (Borg McEnroe) et Jennifer Jason Leigh (eXistenZ, JF partagerait Appartement, The Hateful Eight), et son atmosphère excitante et anxiogène à souhait, Annihilation confirme l'intelligence de celui à qui on doit déjà les scripts de quelques grands films de la SF des vingt dernières années. Sunshine, 28 Jours Plus Tard, réalisés par celui qui l'a découvert et qui lui a offert son entrée dans le milieu du cinéma, Danny Boyle, ainsi que le très glauque mais très beau Never Let Me Go, que Garland a adapté du livre de Kazuo Ishiguro, l'auteur des Vestiges du Jour, et qu'a réalisé le clippeur Mark Romanek, autant de preuves de l'amour d'Alex Garland pour une science-fiction tournée vers les questionnements de notre humanité et de notre légitimité à occuper notre place dans l'univers. On vous parlait le mois dernier sur Tryklops.com du projet de série que prépare actuellement Alex Garland et il semblerait que sa thématique de prédilection soit toujours d'actualité dans cette nouvelle fiction.

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Annihilation, avec sa cohorte de mystères, ses visions d'une nature enfiévrée aux accents d'apocalypse écologique inversée et sa volonté puissante de nous faire traverser un monde aux codes inédits est le plus beau cauchemar filmique de ce début d'année, et s'inscrit d'emblée parmi les efforts de science-fiction les plus intéressant de la décennie, un must pour tout amateur du genre, qui laissera dans votre esprit un souvenir délicieusement incomplet, comme un rêve délicatement délité dont on n'arrive plus à se rappeler de la globalité mais qui conserve malgré cela son éclat d'étrangeté avec une inquiétante cohérence. 

Annihilation est actuellement disponible sur Netflix 

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Ben Dussy