Trois yeux sur l'écran
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Black Mirror - Saison 4

Multiprise de Conscience
SériesCritiques
Score 92 %

Aussi douloureux que ce soit, il faut bien admettre que cette nouvelle saison de Black Mirror est un peu décevante. Non pas que ces nouveaux épisodes soient mauvais, c'est très loin d'être le cas et trois d'entre eux sont même de purs chefs d'œuvre, mais parce qu'il arrive un moment dans un exercice comme celui que s'impose la série où il y a sur la table plus de carte retournées qu'il n'en reste de cachées. Évidemment, il est toujours délicat de juger dans leur ensemble des séries anthologiques qui sont constituées d'épisodes indépendants les uns des autres, d'autant plus quand on est face à une aussi grande variété de tons et d'univers. Le souci qui pointe son nez pendant cette nouvelle salve d'épisodes est avant tout celui du renouvellement. Il se pourrait que Charlie Brooker, le génial créateur de Dead Set et de l'hilarante série A Touch of Cloth, soit arrivé au bout de son concept avec Black Mirror et commence à quelque peu tourner en rond dans des thématiques qui se marchent désormais un peu sur les pieds mutuellement. C'est une impression légère, qui atténue un peu le bilan largement positif de cette nouvelle fournée mais qui n'enlève rien aux qualités hors-normes et à l'intelligence extraordinaire de ce show. Si je préfère oublier assez vite les épisodes Metalhead et Hang The DJ, que Black Museum me laisse un arrière-goût de bâclage et qu'Arkangel me laisse un peu sur ma faim, je ne peux que louer les incroyables prouesses narratives et visuelles de Crocodile et USS Callister. Le problème avec Black Mirror, c'est qu'en nous habituant à tel niveau de finesse et d'exigence, la moindre baisse de tension nous paraît vite très identifiable. Il faut quand même ne pas oublier que la série anglaise Charlie Brooker est et restera l'un des joyaux de la SF des années 2010.

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Les différents chapitres de cette saison 4 étant basés sur des peurs et angoisses qui trouveront un écho relativement distinct suivant les spectateurs qui y seront confrontés, il est aussi difficile d'évaluer l'impact qu'ils peuvent avoir sur des individus qui n'auront pas le même âge, le même rapport à la technologie ou même à l'au-delà, puisque c'est souvent de cela que nous parle Brooker au travers de ses cauchemars à peine futuristes : L'âme humaine, le souvenir, le contrôle, et toute la subjectivité qui y est associée. Tout repose ici sur les dérives de ces technologies censées nous rendre la vie plus facile, qui l'empoisonnent en fait peu à peu par le biais d'un miroir déformant, noir comme la nuit, qu'on ne distingue que quand il est confronté à la lumière.

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Le mieux reste peut-être, pour en parler sans déflorer la sève de ces nouveaux épisodes, de les analyser succinctement en partant du moins intéressant jusqu'au plus hallucinant.

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Metalhead
Réalisé par David Slade (Hard Candy, 30 Jours de Nuit,Hannibal, American Gods)
Écrit par Charlie Brooker
Avec Maxine Peake, Jake Davies & Clint Dyer
41 minutes

Formellement, Metalhead est un épisode qui vaut le coup d'œil. Ramassé sur un format court de 40 minutes (le Black Mirror le plus court jusque là) et drapé d'un noir et blanc somptueux qui joue de ses contrastes pour faire vibrer la lande écossaise où il a été tourné, ce conte post-apocalyptique, qui pourrait être une side story d'un Terminator minimaliste, met en scène un groupe de survivants s'apprêtant à récupérer du matériel dans un entrepôt abandonné. C'est alors qu'ils déclenchent le réveil d'un chien robotisé très agressif qui commence à les décimer méthodiquement. Seul l'un des personnages parviendra à échapper aux premiers assauts et tentera de contre attaquer. 
D'une simplicité désarmante, cet épisode doit à sa sobriété ses forces et la plus grande de ses faiblesses. Si l'affrontement très viscéral qui oppose le personnage à la créature robotique prend rapidement des allures de Cujo futuriste et que quelques bonnes idées visuelles (les éclats-traceurs, la peinture blanche...) sont visibles ici ou là, l'issu de ce combat n'a pas la résonance qu'elle aurait eu dans un cadre plus construit, où on aurait eu ne serait-ce qu'un aperçu du contexte global dans lequel cette lutte pour la survie a lieu. Maxine Peake a beau donner tout ce qu'elle a et incarner avec une belle intensité son personnage, on reste avec la sensation pas très agréable d'avoir assisté à une bonne séquence d'un film qu'on ne verra pas entier

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Hang the DJ
Réalisé par Tim van Patten (Boardwalk Empire, Les Soprano, Game of Thrones)
Écrit par Charlie Brooker
Avec Georgina Campbell & Joe Cole
52 minutes

L'épisode le plus léger de cette saison, qui nous plonge dans une société où les relations amoureuses des gens sont gérées par une sorte d'application prévoyant les durées de temps passés entre deux personnes désirant rencontrer l'âme sœur. On y assiste à la rencontre de Frank et Amy, deux jeunes gens nouveaux sur le système, et à leur premier rendez-vous maladroit et touchant qui va les laisser très amoureux l'un de l'autre. Mais la durée de leur relation, qu'ils ont choisi de découvrir, n'est que de douze heures et très vite, trop vite, ils se séparent et partent vers d'autres relations imposées par le système, tandis que des gardes armés surveillent leurs agissements.

Sur un ton enlevé et un rythme sautillant, aidé par un humour acidulé et pince-sans-rire, le récit de cet amour contrarié va se dérouler tandis que le monde autour du couple dévoilera peu à peu plusieurs de ses facettes. L'intérêt de l'épisode réside dans les questions que l'on se pose sur le lieu dans lequel ils se trouvent réellement, qui semble cacher bien autre chose qu'une simple ville hors du temps, semblable à une Wayward Pines à peine plus accueillante. La résolution du mystère semble finalement peu à la hauteur des attentes qu'on est en droit d'avoir de la part de Black Mirror, mais elle a le mérite d'être assez inhabituelle pour la série.

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Arkangel
Réalisé par Jodie Foster (Money Monster, Le Complexe du Castor)
Écrit par Charlie Brooker
Avec Rosemarie DeWitt, Brenna Harding & Owen Teague 
52 minutes

Après s'être fait une bonne frayeur en ayant perdu quelques instants sa petite fille de 2 ans Sara lors d'une sortie au parc, Marie décide d'équiper sa fille d'un système de surveillance encore à l'état de prototype. Ce dispositif lui permet de localiser sa fille à tout moment, de voir à travers ses yeux et de flouter certains éléments qu'elle jugera trop traumatisants. Si tout se passe bien au début, Sara, qui vivra une enfance coupée de toute violence, aura bien du mal à s'adapter aux autres enfants en grandissant. En voulant resserrer son contrôle sur sa fille, Marie finira bien évidemment par le perdre complètement.

Cette fable brutale sur l'importance de l'apprentissage de la violence tout au long de l'enfance, en s'en "vaccinant" petit à petit, pose les bonnes questions et apportent des réponses sans appel sur ce que donnerait une vie protégée de toute confrontation au stress. Le hasard va en plus ajouter à la confusion et au fur et à mesure que les choses dégénèrent, on ne perd jamais de vue les bonnes intentions de la mère, tout en comprenant complètement la détresse de la fille. La qualité de l'interprétation et le cadre très contemporain dans lequel se déroule l'action donnent à cette histoire paranoïaque une ampleur d'autant plus glaçante. Une belle idée, joliment exécutée, dont la délicatesse morale est conservée tout du long avec toutes les nuances nécessaires. 

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Black Museum
Réalisé par Colm McCarthy (Peaky Blinders, The Girl With All The Gifts)
Écrit par Charlie Brooker & Penn Jillette
Avec Douglas Hodge, Letitia Wright & Daniel Lapaine 
69 minutes

Épisode placé symboliquement à la fin de la liste de cette saison, Black Museum est présenté comme l'équivalent du spécial de noël "White Christmas" ou du long épisode final de la saison 3 "Hated in the Nation", à savoir un épisode tiroir où trois histoires cohabitent et interagissent les unes avec les autres. La barre était très haute avec ces deux illustres prédécesseurs et si Black Museum réussit à proposer un mini-thriller très tendu, qui se permet de se promener gaiement dans des chapitres aux reflets très sombres avec un détachement bien sadique, et nous offre le roller coaster annoncé avec une générosité tout à fait indéniable, il n'en reste pas moins que les thématiques mises en œuvres rappellent énormément des éléments technologiques déjà utilisés dans certains épisodes passés, dont le fameux "White Christmas", ainsi que dans un autre épisode de cette même saison. Il serait idiot de se dire que ces idées technologiques sont condamnées à ne jamais être réutilisées sitôt qu'elles sont montrées dans un épisode, mais force est de constater qu'une grande partie de ce qui fait le sel de Black Mirror est justement la découverte de ces nouvelles idées. En nous servant du réchauffé à ce niveau, il est plus difficile de s'enthousiasmer sur le fond des thématiques cauchemardesques de cet ultime épisode, mais heureusement, la réalisation de Colm McCarthy est là pour donner une construction rythmique progressive et implacable qui amène sans qu'on ne s'en rende compte au final explosif de l'épisode. Oui, c'est vrai, certains plats sont meilleurs réchauffés.

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USS Callister
Réalisé par Toby Haynes (Doctor Who, Sherlock)
Écrit par Charlie Brooker & William Bridges
Avec Jesse Plemons, Cristin Milioti & Jimmi Simpson
76 minutes

On a tous au moins une fois éclaté la tronche d'un passant innocent dans GTA ou flingué un chat sans défense au fusil à pompe dans Fallout, juste parce que c'est marrant, et qu'on "peut" le faire... Mais comment réagirait-on si on découvrait que ces PNJ (personnages non joueurs), soumis aux actes erratiques d'un joueur tout puissant, étaient doués d'émotions et d'une conscience propre ? Non seulement USS Callister s'attarde sur cette problématique, mais il la place dans un contexte où le tortionnaire qui va causer les souffrances à venir n'est pas forcément celui que l'on imagine au départ. Et même une fois les cartes de ce superbe thriller techno-psychologique abattues, l'équilibre moral qui conduit à la situation décrite dans le récit est elle-même assez difficile à évaluer. Il serait un peu criminel de révéler quoique ce soit en détail au sujet de cet épisode, mais on peut néanmoins dire que ce qu'il réussit particulièrement bien, au delà de son analyse très subtile de la victime qui se transforme en bourreau et de ses digressions cyber-carcérales, c'est avant tout de nous servir un épisode qui parvient à être simultanément l'un des plus glauques et l'un des plus drôles de toute la série. Une perle orageuse où les moments de crétinerie hilarantes s'imbriquent naturellement dans des séquences au suspense insoutenable, en faisant cohabiter des intrigues de start up avec une odyssée spatiale au second degré hautement acide. Le jeu très souple des trois acteurs principaux apportent la cerise sur le gâteau, avec une mention spéciale à l'excellente Christin Milioti, qui est ici au sommet de son art.

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Crocodile
Réalisé par John Hillcoat (The Proposition, The Road, Lawless)
Écrit par Charlie Brooker
Avec Andrea Riseborough, Kiran Sonia Sawar & Andrew Gower
59 minutes

Si Crocodile est le meilleur épisode de cette nouvelle saison, c'est en grande partie parce qu'il ne se cache pas entièrement derrière un des artifices technologiques qui caractérisent la plupart des récits de Black Mirror. Bien sûr, une idée du genre accompagne et oriente les moments charnières de la narration, ici l'utilisation par la police et les compagnies d'assurances d'une machine permettant de restituer en image les souvenirs des gens, non pas la façon dont les choses se sont réellement passées mais la perception qu'ils en ont eu depuis leur point de vue, mais à cette science est opposée à une intrigue certes simple mais bourrée à craquer d'une tension à couper le souffle. Mia Nolan, une jeune femme ayant fait disparaître le corps d'un cycliste qu'elle avait percuté en voiture avec un ami à elle, plusieurs années auparavant, va tout faire pour que cette histoire ne revienne pas gâcher sa carrière florissante, y compris assassiner son complice de l'époque quand il évoque l'idée de se dénoncer. Le hasard va faire se croiser le chemin de Mia avec celui d'une enquêtrice sur les fraudes aux assurances, qui cherche à élucider les circonstances d'un banal accident sans gravité survenu dans les alentours au moment du meurtre.

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Filmé en Islande, l'épisode tire magnifiquement  bien parti de ces paysages froids et lumineux, qui contrastent avec élégance, sous la caméra de John Hillcoat, aux atmosphères sombres dans lesquelles évolue le personnage d'Andrea Riseborough. Ce rôle, initialement écrit pour un homme, a été redessiné pour l'actrice après qu'elle en a fait la demande à Charlie Brooker et on sent dans l'investissement quasi douloureux dont Riseborough s'acquitte pour l'incarner à quel point elle le voulait. Cette histoire est non seulement une vision futuriste qui n'est pas obsédée par sa nature science-fictionnelle, mais elle parvient également à donner corps à ses personnages au delà de leurs interactions avec la technologie, ce qui ne peut pas être dit de beaucoup de figures black mirroriennes. La technologie visant à restituer ces souvenirs subjectifs, via les odeurs et les sensations (comme les capacités cognitives du crocodile, d'où le titre) viendra accompagner cette fuite en avant qui s'achèvera en un massacre d'une atrocité sans nom. Le chef d'œuvre de cette saison, un des meilleurs épisodes de toute la série et aussi peut-être le meilleur thriller de 2017, films de cinéma inclus.

Cette quatrième saison, bien que reprenant un peu trop appui sur les idées des saisons précédentes, s'avère être d'une qualité qui surplombe la majorité des productions télévisuelles de l'année 2017. Diffusée le 29 décembre, elle arrive à la fin d'une année qui aura été riche en séries de très haute tenue et se hisse sans difficulté sur le podium annuel, aux côtés de The Leftovers, The Handmaid's Tale, Game of Thrones, American Gods, et Twin Peaks. Charlie Brooker continue à presser le citron numérique depuis le haut de sa sombre cathédrale, mais les signes de fatigue commencent à se faire sentir. Les thématiques SF se sentent de plus en plus à l'étroit dans le format et se rejoignent parfois dangereusement, pour l'instant dans une harmonie assez élégante, mais avec en ligne d'horizon le risque de se mordre la queue. J'aimais l'idée que sur les saisons précédentes, même l'épisode le moins bon restait supérieur à la plupart des films et séries s'étant attaqué au même genre la même année. Sur les six épisodes de cette saison, deux sont tout de même suffisamment légers pour ne plus justifier cette assertion.

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Alors, Brooker devrait-il arrêter Black Mirror avant qu'il ne soit trop tard et qu'une saison vienne entacher le beau parcours quasi sans faute effectué jusque là ? On serait tenté de dire que ce serait la bonne chose à faire, mais il doit rester au moins une bonne dizaine d'histoires purement inédites à raconter sur ce terrain. Devrait-il revenir sur des personnages et intrigues déjà abordées ? Oui, ce serait sûrement une bonne idée. L'épisode d'une heure et demi de la saison 3, 'Hated in the Nation' était un formidable pilote pour une série entre Fringe et X-Files, dont les protagonistes auraient largement de quoi habiter une saison complète, à nous faire découvrir quelles perversions technologiques innommables peuplent ce monde futuriste trop proche de notre présent. Devrait-il faire carrément des films ? Oui, évidemment, mais c'est déjà plus ou moins ce qu'est Black Mirror, une petite collection de films SF d'une heure. Mais en concentrant ses efforts sur un film par an, il éviterait le risque de redite ou de saturation. 'White Chritmas', l'épisode unique de 2014, considéré par beaucoup comme le meilleur épisode de la série, est l'exemple parfait qu'un seul épisode mûri sur une année entière est une solution viable. Alors, ouais, on en baverait à l'attendre, cet épisode unique, mais ça vaut bien mieux que de voir une série aussi belle que Black Mirror se faner avec l'âge et s'encombré en fin de parcours d'une saison de trop...

La saison 4 de Black Mirror est disponible sur Netflix

Le guide complet des épisodes est consultable ici

  • black mirror
    Le guide complet des épisodes passés et à venir
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Ben Dussy