Trois yeux sur l'écran
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Black Panther

Captain Africa
CinémaCritiques
Score 95 %

 Black Panther est-il le meilleur Marvel des dernières années ? Peut-être bien, mais c'est principalement parce qu'il s'éloigne de l'univers sur-exploité des Avengers qu'il trouve une identité propre à lui-même et s'affirme comme une histoire stand-alone solide et vivante. Il ne faut pas longtemps pour réaliser qu'on a affaire avec Black Panther à une injection de sang neuf dans la saga ultra-boursouflée des films liés à l'univers Marvel qui inonde nos écrans de cinéma depuis maintenant plus de dix ans. 

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Dès la séquence d'ouverture dont les animations oniriques nous racontent l'arrivée sur le continent africain d'un matériau métallique aux pouvoirs infinis, qui conduit à la construction du Wakanda, un pays dont le cœur historique est maintenu caché et qui tire toute sa technologie et son énergie de cette ressource extraordinaire, on se sent projeté dans un monde où l'ancien définit le moderne et où l'histoire de la diaspora africaine sera le canevas qui servira à tisser l'intrigue forte et nuancée du nouvel opus Marvel. La séquence qui suit cette introduction aux accents magiques nous plonge directement dans un bloc d'une cité pauvre d'Oakland en 1992 où nous seront présentés les premiers protagonistes de l'histoire. Le réalisateur Ryan Coogler, qui lançait déjà une vibrante déclaration d'amour à sa ville natale dans son vibrant Fruitvale Station en 2013 y revient comme par une nécessité viscérale, bien décidé à se servir de Black Panther pour y raconter une nouvelle fois la vie et le courage d'une population afro-américaine qui recherche à travers ses origines une porte de sortie ou tout du moins un sens aux injustices dont elle est trop souvent victime. 

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Sous la patine ocre, lumineuse et riche en couleurs saturées de ce nouveau film Marvel, c'est une obsession schizophrénique et généalogique qui s'exprime, et c'est ce qui lui donne sa forme, son rythme et son moteur. La nation wakandienne, dont la capitale sur-développée est cachée aux yeux du monde, envoie ses espions depuis des siècles pour régler ponctuellement certains conflits qu'elle désire endiguer, mais quand l'Afrique subit les assauts de la colonisation, elle choisit la self-préservation et se terre dans l'ombre pour éviter les retombées. L'attitude politique du Wakanda, assis sur une montagne entière de son précieux métal, confiant à ses souverains successifs les pouvoirs de ce fameux Vibranium aux propriétés surnaturelles, et bénéficiant d'une avancée scientifique qui lui donne accès à une médecine plus que pointue et à des armes dévastatrices, va bientôt subir un violent retour de bâton qui obligera le pays à se regarder en face et à prendre en compte le sort des millions de descendants africains propulsés dans le monde, notamment via l'esclavage, et souvent soumis à un dénuement très loin des fastes du royaume fantastique où commence à régner, après la mort de son père, le jeune T'Challa, le nouveau roi, récipiendaire des pouvoirs de la Black Panther. 

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Un monde futuriste d'une incroyable beauté s'offre à nous lorsqu'on nous laisse entrer dans les rues de la cité cachée du Wakanda. La tradition africaine, habilement mêlée à une cyber-modernité laisse les navettes à lévitation magnétique survoler la savane sous le soleil couchant, les habitants arpentant le marché du centre-ville utilisent leurs implants nano-vibrano-technologiques pour projeter des hologrammes au grammage poétiquement sablonneux et sous la ville, un intense trafic ferroviaire transporte jusqu'à la surface l'or bleu turquoise qui est à l'origine de toutes ces richesses. Non seulement cette esthétique futuriste appliquée à l'Afrique est plutôt rare dans le cinéma de genre, mais elle est ici sous-tendue par cette hypothèse énoncée tout le long du film : et si l'Afrique n'avait pas été dévalisée de toutes ses richesses, quel niveau de développement aurait-elle pu atteindre ? Par le prisme de cette hyperbole, les bases mêmes de ce qui constitue le grand message du film sont sublimement illustrées

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Et c'est une des autres grandes qualités de Black Panther, sa beauté, toujours en adéquation avec le fond. Les scènes d'action, de l'assaut d'un convoi de trafiquants d'esclaves en Afrique Centrale, à un combat dantesque et une course-poursuite virtuose en Corée du Sud, jusqu'au deuxième rituel du couronnement du roi, sur une corniche traversée par une chute d'eau vertigineuse, les cascades et combats de corps à corps de Black Panther sont tous d'une férocité visuelle qui n'égale que leur lisibilité. Saupoudré d'un humour détendu du gland très hip-hop, les séquences mouvementées de Ryan Coogler paraissent comme découler naturellement les unes des autres et récitent avec un aplomb exemplaire leurs conjugaisons classiques en un sans faute relativement rare à notre époque : combats à mains nues sans pouvoirs, baston générale en mode kung-fu dans un casino puis poursuite semi-virtuelle sous et sur les toits de bolides lancés à 140 km/h, opération type black ops dans la jungle, gunfight traditionnel, et bataille épique à grande échelle à base de vaisseaux volants et de rhinoceros en armure, la recette du parfait film d'action est à la fois déclamée sans fausse note et surtout sans cette impression désagréable d'un cahier des charges rempli sans inspiration par des yes-men à la solde d'un studio vénal. A l'image du costume du super-héros, qui absorbe les impacts des coups, balles et explosions pour les renvoyer vers l'extérieur quelques instants plus tard, chaque scène d'action répond à une logique d'action / réaction tout à fait claire et limpide qui structure le film sur une trame à la fois simple et bourrée de subtilités. 

Le casting est lui aussi d'une fraîcheur revigorante. Hormis les bonnes vieilles têtes de babtou de Martin Freeman, en caution british comique, seul lien présent dans le film avec le reste de l'univers Marvel, et un étonnant Andy Serkis qui, peut-être sur-motivé de pouvoir jouer pour une fois à visage découvert, ou alors simplement surexcité par le caractère délicieusement terre-à-terre et unidimensionnel de son personnage, incarne avec un plaisir qui saute aux yeux le cruel Ulysses Klaue, on croise toute une flopée d'acteurs noirs de la vielle école semblant beaucoup s'amuser au contact de tout le reste du jeune casting. Angela Bassett en reine-mère autoritaire, Forest Whitaker en oncle écrasé par le secret, on apercevra aussi Isaach De Bankolé en ancien de l'une des tribus, équipé d'un plateau labial du plus bel effet. Mais cette classieuse rangée d'acteurs vétérans se fait régulièrement balayer par l'électricité implacable véhiculée par la relève des jeunes acteurs noirs qui circulent au sein du film comme de l'adrénaline dans ses veines. Chadwick Boseman qui incarne T'Challa, le héros, un acteur relativement doué mais handicapé par une filmographie un peu terne, peine parfois à exister à l'écran en face des ses collègues. La formidable Letitia Wright, découverte il y a quelques années dans l'excellente série britannique Top Boy, et revue il y a quelques semaines dans la 4ème saison de Black Mirror, vole la vedette à tous ceux qui ont le malheur de partager trop souvent l'écran avec elle. Dans la peau de Shuri, la petite sœur de T'Challa, son sourire taquin et sa force de caractère, sa maîtrise scientifique et son humur corrosif en font l'un des personnages féminins les plus appréciables du cinoche de super-héros des dernières années. Et la barre est haute, avec Okoye, la garde personnelle de T'Challa, jouée par Danai Gurira (Michonne dans The Walking Dead, Jill dans Treme), dont les dilemmes de loyauté vont définir l'un des grands enjeux du film et dont les performances physiques hallucinantes donnent lieu à des cascades mémorables, et avec le personnage de Nakia, une opératrice des renseignements du Wakanda, objet du désir de T'Challa, interprétée par la ravissante Lupita Nyong'o, qui garde une maîtrise constante de ses sentiments et se voue entièrement à sa fonction jusqu'à peut-être finir par le regretter. On accueille aussi avec plaisir la ganache si particulière de l'anglais Daniel Kaluuya, qu'on découvrait en 2011, lui aussi dans la première saison de Black Mirror, et qui a explosé aux yeux du grand public l'an dernier dans le Get Out de Jordan Peele. Il prête ici ses traits à un des personnages clefs de l'entourage de T'Challa, et la subtilité de son jeu est la bienvenue dans l'articulation de ce protagoniste au rôle charnière. Mais l'acteur le plus impressionnant est définitivement celui qui endosse le rôle du grand méchant du film. Michael B. Jordan, comédien fétiche du réalisateur, qui l'avait révélé dans Fruitvale Station, anime son personnage d'Erik Killmonger avec toutes les nuances méritées par un protagoniste aussi complexe. L'adage "Pour faire un bon film, il faut un bon méchant" est particulièrement vrai pour les films de super-héros et les motivations de Killmonger sont hautement liées aux exactions commises par la famille de T'Challa. Ce sont en quelque sorte eux-mêmes qui ont créé le monstre ivre de revanche qu'il est devenu et son retour au sein du Wakanda ira jusqu'à faire s'effondrer tout le statut quo du royaume. Cette crise qui prend racine là où elle doit se résoudre, c'est à dire dans le rapport intime des personnages centraux avec leurs convictions politiques profondes ajoute une dimension très appréciable à l'immersion dans l'univers du film. Le fait qu'on puisse même par moment adhérer complètement aux raisons de la rage d'Erik donne à son conflit avec T'Challa une aura initiatique qui pousse le spectateur à explorer dans ses moindres recoins le champ moral qui sous-tend le récit, avec en toile de fond, le destin de l'Afrique et de son peuple disséminé à travers le monde. 

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Avec ses scènes d'action denses et variées, ses chorégraphies virevoltantes et décomplexées et une histoire uniquement concentrée sur elle-même, Black Panther se passe largement d'Iron Man, Hulk ou Thor pour briller dans ce long-métrage intelligent et élégant où des acteurs investis s'évertuent à livrer une interprétation nuancée, pour rendre compte de l'état de leur monde imaginaire tout en s'ancrant profondément dans le nôtre. Grâce à son antagoniste à la psychologie complexe et touchante et à son rythme naturel et rebondi qui font passer les deux heures et quart du film en un claquement de doigt, le nouveau Marvel est un bel objet intelligemment et solidement mené par un réalisateur à la fois consciencieux et détendu qui prouve une nouvelle fois que le divertissement n'est pas incompatible avec la réflexion

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Black Panther est actuellement dans les salles de cinéma

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