Trois yeux sur l'écran
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Bright

Plate Couture
CinémaCritiques
Score 45 %

Bright a beau être un film loin d'être antipathique basé sur une idée maligne et pouvant potentiellement aboutir sur une saga, il ne parvient pas à faire exploser la mesure complète de son univers au delà de sa petite histoire. C'est plus ou moins à une course-poursuite de deux heures que nous convie David Ayer, le réalisateur de Suicide Squad et Harsch Times. 

Une chose est sûre au sujet de David Ayer, une qualité indiscutable qui a fait de lui, au fil des 17 dernières années, un auteur passionné : son obsession pour la thématique du duo déséquilibré, où l'un des deux personnages entraîne l'autre dans une trajectoire incontrôlable. Pour le premier, la direction du suicide et de la fuite en avant et pour le second, un axe auquel il semble condamné par association et dont il devra s'éloigner pour espérer survivre et ne pas foncer à l'abattoir avec son coéquipier. C'était la trame de Training Day, puis celle de Harsh Times, à ce jour les deux chefs d'œuvre de David Ayer, et cette dualité s'est ensuite mollement diluée dans la suite de sa filmographie, du tristounet Street Kings à la catastrophe found-footage d'End of Watch puis appliqué à des équipes entières de personnages, comme dans le soporifique Sabotage et le déjà plus palpitant Fury, et même jusqu'au fameux Suicide Squad, qui s'écroule malheureusement vite après une première demi-heure pourtant incroyable de maîtrise. David Ayer réussit et rate ses films avec l'énergie de l'ouvrier trop pressé, et parfois trop passionné par ses propres obsessions pour les traduire avec suffisamment de justesse. 

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Être amateur de David Ayer signifie s'habituer à ces constantes douches froides qui empêchent de contempler dans son intégralité un talent qu'on perçoit pourtant comme intacte sous les luttes contre des studios qui retaillent les projets selon leurs impératifs commerciaux et contre la tentation de trop en mettre, ou de trop vouloir tout faire en même temps. Ce qui fait de son premier film en tant que réalisateur : Harsh Times, son meilleur jusqu'à maintenant, vient avant tout de sa simplicité, et cette simplicité, Ayer semble avoir eu du mal à la retrouver par la suite dans les contextes de ses productions. 

Le fait de revenir dans Bright aux sources de cet amour pour le duo dysfonctionnel, héritage de la grande tradition du Buddy Movie et de ses plus illustres représentants, où en plus d'une nouvelle variation sur le genre à la sauce Ayer, on nous ajoute en supplément un nappage uchronique d'heroic fantasy bâtarde était plutôt de bon augure. Sur le papier, il faut avouer que les ingrédients donnent l'eau à la bouche, mais il ne faut pas plus de quelques minutes pour se retrouver, malheureusement, non dans un restaurant 3 étoiles aux plats raffinés mais dans un fast-food en préfabriqué où des sandwiches aux arrière-goûts douteux vont vous être préparés à la va-vite avec des produits à la fraîcheur assez relative. Ça n'empêche pas Bright de proposer un spectacle régulièrement savoureux au rythme appréciable et à l'humour musclé. Il lui manquera néanmoins tout le reste de la panoplie qui aurait pu en faire un grand divertissement à l'univers suppliant d'être développé dans ses suites, au lieu d'en rester au statut de petit film bancal mais mangeable. 

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La trame principale, qui restera d'ailleurs plus ou moins la seule trame du film, nous raconte l'histoire de deux flics du LAPD, Daryl Ward, un Humain fatigué de son métier mais mû par une morale relativement intacte, qui cherche à choisir la voie la plus juste tout en essayant de s'éloigner au maximum des situations conflictuelles, et Nick Jakoby, un Orc qui débute dans le métier, et qui traîne déjà quelques casseroles après une opération ratée où son partenaire a failli y passer. Dans le monde de Bright, les Humains sont la classe moyenne de la société, coincée entre les Elfes arrogant et leurs quartiers luxueux et les Orcs opprimés, enclavés dans des bidonvilles indignes, victimes d'un racisme ordinaire et constant. Alors que la police des polices enquêtent sur l'incident qui a marqué les premières semaines de service de Nick, son partenaire et lui vont tomber lors d'une intervention sur une Elfe mystèrieuse transportant une baguette magique, objet surpuissant donnant à son possesseurs des pouvoirs infinis (et revendable à prix d'or sur le marché noir). Seuls les "Brights", des êtres d'exception, que l'on ne compte qu'à raison d'un sur un million chez les humains, peuvent toucher et donc utiliser ces fameuses baguettes magiques. Cette découverte va les plonger dans un pétrin dont ils passeront tout le film à se sortir.

Bright pêche d'abord dans la présentation de son univers. En se contentant de son générique où l'on découvre par le biais de divers plans citadins les panneaux et graffitis qui parsèment les rues de cette Los Angeles où Humains, Orcs et Elfes vivent organisés en castes, David Ayer nous condamne à tout un tas de questions dont nous n'aurons pas les réponses et justifie la hiérarchie sociale qui régente les relations entre races en se basant sur de lointains événements fondateurs dont on ne connaîtra pas plus les détails. Le flottement scénaristique qui en résulte pourrait n'être qu'un léger désagrément si de nombreuses répliques et moments-charnières de l'intrigue ne venaient pas sans cesse y refaire référence sans pour autant nous éclairer sur leur nature réelle. La plus incontournable des incohérences du film reste le fait que Los Angeles ait peu ou prou la même apparence que dans la réalité, qu'elle soit juste peuplé de ces créatures au lieu d'en avoir été marqué architecturalement, structurellement, etc... Dans un monde où des magiciens aux pouvoirs infinis ont régné pendant des millénaires, la culture chrétienne n'aurait certainement pas existé, ou en tout cas pas de cette manière, la découverte de l'Amérique par les peuples d'Europe aurait été faite dans des circonstances complètement différentes, et aurait sûrement eu lieu plus tôt, les régimes monarchiques auraient tous tourné autour des fameuses baguettes magiques et de leurs pouvoirs. Rien de tout ça n'est abordé dans le film, l'ensemble du monde semble simplement être une représentation du réel sur laquelle on aurait jeté l'idée de la magie, et des créatures fantastiques, sans que ces dernières entités n'aient eu d'autre effet sur l'univers des Humains que de s'y insérer poliment sans trop y déranger quoique ce soit. Pas la peine de tout nous expliquer, mais un peu de cohérence n'aurait pas été du luxe.

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Un autre aspect peu reluisant du film, et intimement lié au premier problème cité, réside dans sa façon de ne nous donner les informations primordiales qu'au compte-goutte, au fur et à mesure qu'elles deviennent indispensables. On a ainsi du mal à vibrer à l'avance sur la plupart des moments de tension, en étant incapable de prédire de quelque manière que ce soit quels sont les pouvoirs réels des personnages que l'on nous demande de suivre. Cette méthode donne l'impression désagréable d'une série de règle inventées au fur et à mesure que le scénario se déroule, au lieu de ressembler à une série d'accident provoquant les réactions d'un univers cohérent. Ces pouvoirs pouvant aller jusqu'à la résurrection de certains personnages, il n'y a de fait plus vraiment lieu de s'inquiéter de la mort d'untel ou untel et en ne se voyant pas préciser dès le départ et très clairement les règles à l'œuvre dans ce monde, le spectateur a parfois du mal à se prendre au jeu

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Enfin, le scénario, même si on n'en attend qu'une fuite en avant de deux heures aux répliques cinglantes et aux scène d'action explosives, n'en demeure pas moins d'une platitude désolante. Le script original, écrit par Max Landis (le fils de John Landis), comportait peut-être une profondeur plus signifiante mais le passage à tabac que lui ont fait subir Ayer et les producteurs du film laisse des séquelles à tous les niveaux. Si David Ayer n'est pas lui-même crédité au scénario, on ne peut que s'étrangler devant la reprise, quasiment au mot près, d'une des feintes scénaristiques de Training Day, à un moment crucial du film. Et toutes digressions savoureuses que l'on subodore dans les recoins de la narration paraissent avoir été de la même manière aspirées par le siphon d'Ayer pour s'approprier la matière du film.

Il ressort de tout ça un produit très condensé, privé de toute ampleur mystique, où magie, kung-fu et fusils à pompe dansent au milieu des clans elfiques, des gangsters mexicains et des flics corrompus tout au long d'une enfilade de scènes aux enjeux flous. Les scènes d'action sont bien conçues et pour la plupart bien exécutées, l'humour très pipi-caca-nichon est cependant balancé avec un aplomb crédible, le casting de gueules est exemplaire. Formellement, le film est très solide. Le rythme très cadencé tente par tous les moyens d'éviter au spectateur de trop réfléchir à l'incohérence de ce qui se passe à l'écran et si on peut prendre plaisir, en éteignant son cerveau, à voir évoluer de bons acteurs (Smith, Edgerton et Rapace font tous trois tout ce qu'ils peuvent pour crédibiliser leurs personnages) au volant d'une machine mal contrôlée, on ne peut s'empêcher d'imaginer ce qu'aurait été le film s'il avait pris le temps de nous laisser digérer son univers avant de nous y précipiter. Bright n'est pas un film désagréable à regarder, il ne fait pas partie de ces ratages douloureux dont il ne reste rien à la fin, il oublie juste de bien faire ce qui était promis lors de sa campagne de promotion. Ce qui fait la force des grandes sagas de fantasy, c'est en grande partie la solidité de leurs univers et la solidité des lois qui les dirigent, si on ne sait pas vraiment où on est, il est forcément difficile de se laisser guider à travers un décor qui ne nous parle pas, et ça, Bright ne l'a pas compris. Une suite est actuellement en préparation, et tout ce qu'il reste à espérer, c'est que l'équipe restante aux manettes (Max Landis ne reviendra pas au scénario) puisse apprendre un minimum des erreurs de cette indigente entrée en matière. 

Bright est disponible sur Netflix

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