Trois yeux sur l'écran
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The Cloverfield Paradox

Les particules et les menteurs
CinémaCritiques
Score 26 %


Dès les premières secondes de The Cloverfield Paradox, une voix à la radio nous explique que nous sommes au début d'un compte à rebours qui annonce la descente aux enfers de la planète Terre. En effet, on nous affirme avant même de nous avoir montrer le moindre personnage que les ressources d'énergie de la planète seront épuisées d'ici cinq ans. Aucune explication supplémentaire ne sera apportée dans le film sur ce que ça signifie. Que les énergies fossiles s'épuisent, soit, mais cette introduction voudrait-elle dire que le vent et les rivières ont toutes disparu de la surface du globe ? On n'en saura rien, tout juste nous laisse-t-on comprendre qu'un conflit généralisé va éclater si une solution n'est pas rapidement trouvée. Face à cette absurde pénurie d'énergie, une équipe de scientifiques internationaux est donc chargée d'activer, sur une station orbitale proche de la Terre, un accélérateur de particule d'un genre nouveau, capable d'alimenter en énergie l'ensemble de la planète, dans le but de résoudre la crise énergétique mondiale qui menace de faire basculer le globe dans le chaos. 

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The Cloverfield Paradox se présente comme le troisième volet de la trilogie Cloverfield, qui est désormais partie pour devenir une franchise aux multiples épisodes, reliés les uns aux autres par le truchement d'une perturbation de la réalité que ce film a en charge d'expliquer, tout en extrayant certaines règles fondamentales. Il parvient tant bien que mal à exposer le contexte, mais échoue lamentablement à en délimiter les frontières. 

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L'équipe internationale est elle-même jouée par des acteurs des quatre coins du globe, et le cast est d'une plutôt haute tenue dans l'absolu. Une Anglaise (Gugu M'Batha-Raw, de l'épisode San Junipero de Black Mirror - Saison 3), un Irlandais (Chris O'Dowd, de la formidable sitcom The IT Crowd), un Allemand (le très flexible Daniel Brühl, vu dans Goodbye Lenin, Captain America : Civil War ou encore Inglouriuos Basterds), une Chinoise (Zhang Ziyi, qui ne vieillit toujours pas depuis Tigre et Dragon), un Américain (David Oyelowo, Martin Luther King Jr dans Selma), un Brésilien (John Ortiz d'American Gangster, Happiness Therapy, Kong : Skull Island) et un Russe (joué par l'acteur norvégien Aksel Hennie, vu notamment dans le très puissant Headhunters). Cette fine équipe développe une alchimie molle et terriblement clichée au long des quelques séquences où on les voit évoluer, de la cohésion de façade à la défiance insidieuse puis vers la guerre psychologique ouverte. Ils ne semblent pas pouvoir dépasser la simple représentation caricaturale de leurs pays respectifs. Le Russe est méfiant et manipulateur, l'Allemand est concentré et obnubilé par sa mission, l'Américain fait son justicier sans qu'on lui demande, le Brésilien essaie de tempérer les échauffourées,  l'Irlandais fait des blagues, la Chinoise semble garder un fourbe secret, seule l'Anglaise échappe au cliché raciste et a droit à une famille et un background relativement construit. Ce traitement très bas de plafond des personnages par le biais de leurs origines est d'autant plus étonnant et malvenu qu'on ne l'attendait pas de la part du réalisateur nigérien Julius Onah, qui a construit son début de carrière sur des films courts axés sur un combat contre les stéréotypes.

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Dès lors que l'expérience ratée a lieu, les choses dégénèrent. La Terre disparaît du champ de vision de l'équipe, et alors qu'on avait été prévenus par un complotiste interviewé à la télévision au sujet du danger lié à la manipulation de particules pouvant amener différentes dimensions à entrer en collision, risquant la fameuse "déchirure du continuum espace-temps" des Retour Vers Le Futur, on a effectivement droit à toute une série d'événements incompréhensibles, qui vont de l'absurde total au glauque Cronenbergien en passant par la métaphysique éprise de vertiges philosophiques à la Solaris (1972). Le problème, c'est que la majorité de ces événements sont posés les uns à côté des autres sans la moindre tentative d'explication cohérente (après tout, on s'en tape, c'est des dimensions parallèles), et que tous ces éléments ont déjà été vus et revus dans d'autres films où ils ont été mieux exploités. L'établissement de certaines règles est de bon ton dans les films impliquant des unievrs parallèles, elles permettent, une fois exposées au spectateur, de créer chez lui des attentes, du suspenses, voire une réflexion qui peut intervenir un peu en amont des événements du film. Ici, n'espérez pas pouvoir devancer les bifurcations du scénario, non pas parce qu'il est trop malin mais parce qu'il semble lui-même ne pas savoir où il va.

Les ombres estropiées d'Event Horizon errent au milieu d'une trame mélangeant le déjà pas terrible Life de 2017 et le Sphere de 1998, grappillant des morceaux de Pandorum (2009), Another Earth (2011) et Sunshine (2007) tout en singeant Alien (1979) et 2001 Odyssée de l'Espace (1968)sans jamais réussir à comprendre ce qui faisait les forces de leurs modèles. Quelques bonnes idées flottent néanmoins au milieu d'une marmite au contenu réchauffé, le bras coupé tout droit sorti d'une scène censurée de la Famille Addams venue délivrer un message est visuellement assez marquant (et franchement comique par moments), la mystérieuse passagère incrustée dans la carlingue apporte son lot de questions, et le dilemme final qui force l'un des personnages à un choix cornélien ne sont pas inintéressants, mais ainsi mis bout à bout, l'enfilade de séquences n'atteint jamais la cohérence nécessaire à l'ensemble pour nous passionner sur une trame qui irait plus loin que la simple somme de ses parties.

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The Cloverfield Paradox endosse sans conviction son rôle de manifeste officiel de la franchise lancée par J.J. Abrams autour du l'univers Cloverfield, mais à aucun moment son réalisateur Julius Onah ne parvient à y insuffler un semblant d'identité ou d'originalité. Le scénario d'Oren Uziel, connu pour le poussif Shimmer Lake, thriller où un braquage et ses conséquences sont racontés selon une temporalité à rebours (comme Irréversible) et pour le triste 22 Jump Street ne fait que citer des moments cools de films déjà existants, avec une excitation qu'on sent sincère mais qui ne mène nulle part, si ce n'est à définir les règles de base des films passés et à venir liés à son contexte. Les règles étant plutôt simples : des monstres, des démons, des aliens, tout peut débarquer, chez nous comme dans d'autres dimensions parallèles et à n'importe quelle époque de notre histoire, on se demande un peu s'il était nécessaire de nous imposer la traversée d'un tel océan de banalité pour nous exposer les frontières d'un terrain de jeu certes assez punk dans l'idée, mais aussi tellement évasif dans ses délimitations.  

zhang

The Cloverfield Paradox est disponible sur Netflix

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