Trois yeux sur l'écran
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Dans La Brume

Gaz Hilarant
CinémaCritiques
Score 7 %

 

Des problèmes, Dans La Brume s'en trimbale une palanquée particulièrement encombrante, mais le plus lourd d'entre eux saute aux yeux après seulement quelques minutes : sa profonde incapacité à gérer l'urgence. Cette notion d'urgence est pourtant la pierre angulaire de tout le récit du film, elle en définit les enjeux, le rythme et la structure. En nous forçant à subir les conséquences dramatiques des actions accomplies par des personnages inaptes aux plus élémentaires des réflexes de survie, le sentiment d'inquiétude lié à la menace qui empire d'heure en heure passe tout bonnement à la trappe.

panic

Situé à Paris de nos jours, le film post-apocalyptique de Daniel Roby nous raconte comment Mathieu et Anna, parents d'une enfant-bulle qu'ils ont réussi à faire vivre dans une chambre de l'appartement d'Anna (Mathieu est, lui, installé dans l'immeuble d'en face, détail important parce que... Ah ben non, en fait, ça ne servira à rien par la suite...) vont se retrouver au beau milieu d'une inexplicable catastrophe naturelle. Un violent tremblement de terre secoue Paris (on entend à la télévision quelques minutes avant que d'autres pays d'Europe viennent d'en subir également) et fait s'échapper du sous-sol un gaz très toxique qui tue en quelques secondes ceux qui ont le malheur de le respirer. Cloîtrés chez un couple âgé au dernier étage de l'immeuble d'Anna, ils se retrouvent impuissant face à l'étendue du phénomène qu'ils contemplent depuis le balcon de leur refuge de fortune et constatent avec effroi que Paris toute entière est noyée dans ce brouillard mortel.

brume 1

Ça ne me fait jamais plaisir de voir un film de genre français se planter, et encore moins quand il tente de s'aventurer dans le sous-genre très périlleux du post-apocalyptique. Le courage du réalisateur Daniel Roby est remarquable tant les tentatives de ce type sont rares et je n'ose imaginer les trésors d'inventivité et les efforts surhumains qu'il faut déployer pour obtenir les financements pour une entreprise de cette ambition. Seulement voilà, je ne peux pas faire comme si le défi avait été relevé jusqu'au bout. Dans La Brume se fourvoie sur l'essentiel de son évolution narrative, la faute à un script qui semble n'avoir même pas été relu et à des changements de ton qui sabotent l'équilibre entre la tension des personnages et les moments de recul furtifs qui voudraient nous emmener sur le terrain de leur rechute amoureuse au milieu de la catastrophe. Et puis surtout, les héros font systématiquement montre d'une profonde et impardonnable connerie.

brume 2

Le problème survient au moment-même où la fameuse catastrophe éclate. Mathieu, interloqué par le tremblement de terre qui vient de se produire, descend dans la rue et inspecte les alentours. Des passants affolés passent en courant, d'autres titubent quand d'autres encore cherchent comme lui à comprendre ce qu'il se passe. Soudain, le nuage de fumée s'échappe d'une sortie de métro un peu plus loin et une vague de gaz digne d'un tsunami déboule de l'avenue d'en face. Tout le monde s'enfuie, y compris Mathieu. Une fois installé dans l'appartement du dernier étage, tandis qu'ils essaient d'évaluer l'étendue des dégâts, Mathieu et Anna semblent immédiatement et complètement au courant de la nature de la menace. Cette fumée qui s'étendait dans les rues de Paris aurait tout aussi bien pu être le souffle chargé de débris d'une explosion causée par le tremblement de terre. Mais admettons que face à une manifestation de la sorte, on se mettrait nous aussi à courir pour éviter de se retrouver pris dans le phénomène. Mais Mathieu comprend tout de suite qu'il s'agit d'un gaz, qu'il est toxique, et même hautement mortel. Pourtant, à part des réflexions confuses des passants en panique, aucun élément ne permettrait à Mathieu (à moins qu'il ait vu la bande-annonce du film avant) de savoir à quoi il a affaire, mais passons, il a tout compris tout de suite. Gaz mortel, pas respirer. Ce qui ne l'empêche pas par contre d'aller y plonger allègrement la main dans la cage d'escalier pour ensuite renifler tranquillement ses doigts, histoire d'être sûr... Premier frémissement de rire nerveux dans la salle, les derniers rangs s'indignent... "Il est con ou quoi ?" lance mon voisin assis deux sièges derrière moi... 

compteur
"Ah meeeerde... C'est vrai que ça fait deux jours qu'on se sert de ce truc, on aurait peut-être dû regarder le niveau hier... Gniiiiiiiiii"

A partir de là, c'est un festival, qui laissera la salle hilare devant les dernières scènes ultra-dramatiques du film. Mathieu et Anna sont pris dans une situation qui paraît inextricable et qui réclame une attention très soutenue. Leur fille est toujours dans son caisson isolé quelques étages plus bas, la batterie d'isolation de l'appareil ne tiendra pas jusqu'au lendemain, la moindre des choses serait donc de garder à l'esprit le timing qu'implique cette situation délicate. Il faut changer la batterie et donc, pour cela, avoir un appareil permettant de respirer au milieu du gaz. Mathieu se souvient alors de son voisin qui possède un masque à oxygène et parvient tant bien que mal à s'en emparer en escaladant la façade. "Je vais voir Sarah !" lance-t-il alors à sa femme, comme si tout le monde avait oublier le but principal de l'opération. "Bonne idée !" lui répond Anna. Bonne idée... Sérieusement ? BONNE IDÉE ? Comment une ligne de dialogue comme celle-là a-t-elle pu survivre aux relectures du scénario. Comment même a-t-elle pu se trouver dans le script pour commencer ? Si Kyle Reese de Terminator avait envoyé un message dans le futur pour dire "Je vais sauver Sarah Connor", et qu'Anna avait été dans la résistance, elle lui aurait sûrement répondu "Pourquoi pas !". En tout cas, il n'en fallait pas plus pour déclencher un deuxième rire généralisé dans la salle, que j'ai amplement partagé, mais nous ne le savions pas, la partie lourde du spectacle involontairement comique n'était pas encore arrivée. 

face a face

Je ne vais pas vous raconter tout le film sur ce mode, mais ce n'est pas l'envie qui m'en manque. La plupart des situations absurdes qui ont ensuite provoqué des rires gênés au milieu de séquences clairement conçues pour être anxiogènes viennent du fait que Mathieu et Anna sont tout simplement incapables de gérer un timing, un compteur ou quoique ce soit qui puisse éviter d'être pris de court par la situation déjà quasiment ingérable. Personne ne pense à regarder le niveau de la fameuse bouteille d'oxygène avant qu'il ne reste que quelques minutes respirables. Personne ne surveille le niveau de batterie de la bulle dans laquelle survit la fille du couple. Et quand il faut y aller, vite changer la fameuse batterie, qu'il ne reste que quelques précieuses minutes avant qu'elle ne meure, on trouvera le moment idéal pour avoir une discussion sur l'amour au talkie walkie. Quand, bizarrement, le compte à rebours touche à sa fin, on nous explique que le temps va fatalement manquer et que le parent chargé de l'opération va mourir avant d'avoir le temps de remonter. Mais quand ce parent prend le temps de mimer des bisous à travers la vitre au lieu de repartir au plus vite, on a du mal à ne pas éclater de rire en constatant que le personnage est mort à quelques mètres de son salut, distance qui aurait été amplement couverte avec le temps gaspillé en "air-bisous". A ce stade, la salle est franchement morte de rire. "Oh oh oh putain, c'est pas possible..." laisse échapper une femme quelques rangs devant en reniflant entre deux hoquets de rire. Il faut dire que ces précieuses minutes qui mènent à la mort de l'un d'entre eux, ni Mathieu ni Anna n'en avait quoique ce soit à foutre quand ils rigolaient ensemble après avoir essuyer une puissante explosion quelques séquences plus tôt. 

seul

Quel beau moment d'intimité lumineuse que de voir Anna panser avec délicatesse la brûlure de Mathieu en se moquant de son tatouage qu'elle n'avait encore jamais vu. Laisser des moments de détente dans un film catastrophe est toujours une bonne idée, mais à condition que le reste se tienne un minimum. Ici encore, on pourrait croire que le couple a bien conscience qu'une explosion, ça fait des dégâts, Mathieu en a la preuve gravé à même la peau. Alors quand on découvre qu'ils n'ont même pas daigné jeter un coup d'œil à la précieuse valise qu'ils étaient venus chercher, et qu'ils transportaient lors de l'explosion, pour se rendre compte une heure plus tard, après l'avoir rapportée, que son contenu avait été rendu inutilisable par la déflagration, on rit de plus belle... C'est pas comme si il y avait un trou béant de vingt centimètres sur la valise, après tout... "C'est fait exprès ?" demande à son voisin de siège un homme à l'angle opposé de la salle ? "Ils sont sérieux, là ?"

bulle

Alors quand plus tard, le personnage ayant survécu à l'imbécillité ambiante essaie de répondre à son talkie tout en conduisant son scooter, on est moyennement surpris qu'il se mange une des bagnoles abandonnées dans les rues. Quand après avoir été attaqué par un chien errant, ce personnage tombe sur des vivres et un fusil, on ne s'étonne pas qu'il décide de ne pas y toucher... Et la salle est de toute façon perdue, tout le monde s'indigne avec un fou rire définitivement coincé dans la gorge de chaque nouvelle absurdité dont les personnages se rendent coupables. Même l'espèce de twist final, sorte de resucée en moins subtile de la fin du livre de Mike Carey, The Girl With All The Gifts (joliment adapté en film il y a deux ans par le très doué Colm McCarthy), semble tellement téléphoné (Mathieu observe un phénomène avec un chiot et sa mère qui préfigurait très lourdement la conclusion) qu'on s'abandonne, et on se met à rire avec la salle devant ce spectacle tellement absurde qu'on en vient à se demander s'il ne s'agirait pas d'une sorte de parodie déguisée. On a un peu de peine pour l'équipe du film, Romain Duris, déjà, qui paraît malgré tout ça investi dans son rôle, Olga Kurylenko ensuite, parce qu'on ne la voit pas souvent en France (la dernière fois, c'était au Mont St Michel dans To The Wonder de Terrence Malick) et qu'avec des films comme celui-là, elle risque de ne pas y rester très longtemps (entre Les Traducteurs de Régis Roinsard et L'Empereur de Paris de Jean-François Richet, il y a peut-être moyen de relever la barre française en attendant le prochain Terry Gilliam, The Man Who Killed Don Quixote). On a aussi une pensée pour les sfx designers qui ont fait un travail très élégant sur les images de Paris enlisé dans cette brume nocive, on pense enfin au réalisateur québécois à qui on doit cette salle de cinéma hilare dans laquelle on était venu avoir peur... 

talkie
"Chéri ? Quand il y a marqué 1% sur la batterie, c'est qu'elle est pleine ou qu'elle est vide à 1% ?"

Daniel Roby n'a peut-être pas la responsabilité complète de ce naufrage sur les épaules, mais il lui faudra l'assumer et on ne peut s'empêcher, alors que le générique de fin défile tristement devant nos yeux encore humides des larmes de rire lâchées pendant la séance, de repenser à La Peau Blanche, son premier film, un film de vampire, manipulateur, prometteur et inventif. Et puis l'idée nous effleure alors qu'on enfile son manteau. Et si depuis le début la salle de ciné s'était remplie secrètement d'une dose presque mortelle de gaz hilarant. "Bonne idée !" nous hurle Anna depuis un angle mort reculé de nos pensées. Non, Anna, pas du tout. Tais-toi maintenant, je veux oublier.

Dans La Brume est actuellement dans les salles de cinéma

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Ben Dussy