Trois yeux sur l'écran
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The Disaster Artist

Living Room
CinémaCritiques
Score 75 %

 

La grande idée qui donne son intérêt à The Disaster Artist n'est pas celle de retracer le tournage de ce qui est considéré par beaucoup comme l'un des pires films de tous les temps, ni d'avoir réussi à travers cette histoire à disséquer avec une certaine profondeur le rapport d'un artiste raté à sa volonté irrépressible d'appartenir à ce monde du cinéma qu'il admire plus que tout, mais celle qui consiste à donner une réelle humanité, pathétique au sens premier du terme, au personnage inclassable de Tommy Wiseau, un homme difficile à aimer qui va catalyser toutes les émotions qui transpirent du film.

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Nous sommes à San Francisco en 1998. Greg Sestero, un jeune aspirant comédien rencontre un jour un singulier personnage qui suit le même cours de théâtre. Ce dernier dit s'appeler Tommy Wiseau, mais reste toujours très secret sur sa vie personnelle, ses origines et son âge. Les deux collègues sont devenus très rapidement amis déménagent à Los Angeles la même année pour se lancer pleinement dans la réalisation de leur rêve commun : "Être dans des films". Alors que Greg commence timidement à se faire une petite place dans le milieu, à rencontrer une jeune fille qui lui plaît, Tommy se heurte à des dizaines de murs et son jeu catastrophique, allié à sa personnalité très... disons très décalée, le maintiennent dans un échec permanent. Alors que Greg finit par lui dire "pour rigoler" que le seul moyen pour eux de se retrouver dans un film serait d'en faire un eux-mêmes, Tommy en conclue que c'est une excellente idée et se lance dans l'écriture de ce qui deviendra The Room, l'un des nanars les plus connus et les plus hilarants depuis sa sortie en 2003. Nous suivrons donc le tournage chaotique du film et la tension de plus en plus électrique que le comportement erratique de Wiseau fera régner sur le plateau. 

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Le mystère que trimbale le personnage de Tommy Wiseau, interprété par un James Franco grimmé à la perfection, épousant chaque tic, posture et intonation du vrai bonhomme avec un mimétisme bluffant, tient en grande partie au flou total savamment entretenu par lui-même sur son identité. Son accent des pays de l'est à couper au couteau, son apparente fortune dont l'origine reste indéterminée, son âge indéfini, toutes ses données ne seraient pas essentielles pour dessiner son identité actuelle, mais en leur absence, les incertitudes font tour à tour naître chez les personnages qu'il croise l'inquiétude, la peur, la fascination et l'intrigue. 

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Le livre écrit par Greg Sestero, qui sert de base au film, et lui lègue son titre : The Disaster Artist, donne cependant les réponses aux questions qui restent en suspens dans le film. On le sait, Tommy Wiseau se nomme en réalité Piotr Wieczorkiewicz, il est né en 1955 en Pologne dans la ville de Poznan. Après avoir vécu en Allemagne et en France, il a fini par atterrir à San Francisco. L'origine de sa fortune, cela dit, reste, elle, assez mystérieuse. Ses années passées à vendre des jeans dégriffés, les jouets en forme d'oiseaux qu'il vendait dans les rues en France (à l'origine de son pseudo à base du mot "oiseau"), les locaux commerciaux qu'il a soit-disant acheté puis loué à L.A. et San Francisco, rien de tout cela n'expliquerait d'où il aurait pu sortir les plus de 6 millions de dollars qu'il a dépensé sur le tournage de son film. Pour résumer, même avec les éléments plus précis que l'on connaît du personnage dans la réalité, une bonne part de la vie de Tommy Wiseau reste une complète énigme. C'est l'un des grands axes explorés par le film.

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Jason Mantzoukas (Brooklyn Nine-Nine, Parks & Rec, Transparent) fait partie du casting hautement séries-friendly de The Disaster Artist.

The Disaster Artist est une comédie, plus précisément, elle se veut une comédie du malaise, comme savent les réussir des auteurs comme Ricky Gervais, Louis C.K. ou à sa propre manière Judd Apatow, qui joue d'ailleurs un des rôles les plus drôles du film. Si le dosage entre empathie et moquerie à l'égard de Wiseau est plutôt bien tenu sur la durée du film, James Franco peine néanmoins à en tirer un vrai discours, une vraie vision qui porterait la narration au delà du simple parcours chronologique du fameux tournage. Il échoue à apporter ce supplément d'âme à Wiseau que Gervais avait su donner à son David Brent de The Office, pour prendre un exemple à peu près similaire. Ce n'est pas forcément très gênant ici mais ça limite le développement du film qui stagne dans sa narration dès que la machine du tournage est lancée, alors que la découverte progressive de Wiseau et de son inquiétante foi en lui-même était plus intéressante quand elle était livrée à son propre rythme. L'original épris de lui-même et de cinoche quitte alors l'œil bienveillant de son ami Greg pour s'exposer à celui, plus goguenard, de l'équipe qui ne le connaît pas encore. Dès que la fameuse équipe de tournage est mise en place, chaque personnage va jeter sur Wiseau un regard différent qui reflétera autant de façons de juger le caractère impulsif et relativement détestable de leur réalisateur-auteur-producteur imposé.

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On est heureux de voir Sharon Stone ailleurs que dans une pub pour Afflelou...

Avec une vraie tendresse, l'horrible attitude de Tommy va se décliner sous toutes les coutures, tout en conservant son vernis ténébreux, mais c'est définitivement à une comédie que nous invite James Franco dans son nouveau film, qu'il interprète en étroite collaboration avec sa famille de sang (Dave, son frère, joue le rôle de Greg, son autre frère Tom interprète Karl) et sa famille de cœur. Seth Rogen en superviseur de script, est effaré par l'incompétence de Wiseau : "Est-ce qu'il a même ne serait-ce que VU un film dans sa vie ?", Judd Apatow en producteur qui a le malheur de dîner au restaurant à un table trop proche de Wiseau et de ses envolées shakespeariennes, Alison Brie, de Mad Men et Community, et fraîche épouse de Dave Franco, joue ici la petite amie de Greg, et Zac Efron passe aussi faire un petit rôle au passage. Les quelques visages plus ridés du casting, de Sharon Stone à Melanie Griffith en passant par Bob Odenkirk (Better Call Saul, Breaking Bad) et son collègue Brian Cranston qui se joue lui-même en 2002 (- Putain, c'est Brian Cranston ! Hey, ouais, je le connais ! Tu m'étonnes ! De la série Malcolm !), on prend beaucoup de plaisir à regarder toute cette bande d'acteurs grisonnants graviter de près ou de très loin autour du fou-furieux qui sert de pivot central.

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De la "présence malveillante" détectée chez lui par l'un de ses professeur, il ne reste pas grand chose quand l'épuisant Tommy Wiseau de James Franco assiste à la projection de son film. Franco préfère partir sur le côté lumineux du loser flamboyant qui se jette dans une bataille perdue d'avance contre lui-même plutôt que sur la part ténébreuse d'un homme relativement inquiétant, qui se promène à poil devant son équipe et cache à son entourage direct l'essentiel de son parcours personnel. On y perd une certaine profondeur dans le traitement d'un sujet central aussi ambigu, mais on y gagne en légèreté, avec un film plus digeste qui déclame sans honte un hymne universel et insolent à l'amour du cinéma plus qu'au cinéma lui-même. Ce décalage, très joliment négocié par James Franco fait de son film un bel hommage fictionnel à une obsession monomaniaque qui s'avère si souvent laide dans la réalité.

The Disaster Artist est actuellement en salles

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Ben Dussy