Trois yeux sur l'écran
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Homeland - Saison 7

Carrie au bal du Tsar
SériesCritiques
Score 79 %

Au sortir de sa troisième saison, l'audace scénaristique d'Homeland avait conduit la série, après la mort d'un de ses personnages principaux, dans une zone inconfortable où l'identité de la série se perdait un peu dans un flou pas si artistique que ça. En lorgnant tristement vers une construction peu originale qui flirtait plus avec 24 Heures Chrono qu'avec les grands noms du cinéma d'espionnage, la série se traînait douloureusement et on ne donnait pas cher de son avenir immédiat. Mais contre toute attente, alors que grandissait aux USA la menace de l'élection de Trump à la Maison Blanche, les auteurs d'Homeland semblaient avoir retrouvé une voix et nous avait confectionné en 2016 une sixième saison (diffusée en 2017, au moment où Trump était effectivement élu) qui conférait une nouvelle nature à la réalité politique alternative du show. 

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Carrie Mathison (Claire Danes) va être demander l'aide (et tomber sous le charme) de Dante Allen (Morgan Spector) mais les apparences sont peut-être trompeuses... / Showtime

En faisant correspondre de manière plus précise leur vision diégétique à notre monde actuel, les enjeux liés aux opérations de Carrie Mathison prennent une allure plus intimement reliés à ceux qui ont cours dans l'Amérique Trumpienne de cette année passée. Le personnage de la présidente Elizabeth Keane (certainement créée par les auteur en 2016 quand ils pensaient qu'Hillary Clinton serait bientôt au pouvoir) va ainsi être la cible de plusieurs niveaux de menaces qui vont être autant de reflets de ce que font peser les fanatiques républicains sur l'Amérique réelle. Car tous les éléments tournant autour de Trump, actuellement ou pendant sa campagne, sont présents dans les saisons 6 et 7 d'Homeland, seul Trump est absent, remplacé par une version améliorée d'Hillary Clinton, ici mère d'un soldat tombé au combat, intransigeante, voire vindicative, mais aussi emplie de doutes. Elizabeth Keane (interprété avec fièvre et retenue par une impressionnante Elizabeth Marvel, oui, Marvel habite à Washington DC... c'est comic... ), est d'autant plus dangereuse qu'elle est quasiment directement menacée après son élection, et qu'elle réagira de plus en plus drastiquement au fur et à mesure qu'elle se retrouvera dans les cordes politiquement. Keane est une présidente qui se situe moralement à l'opposé de Trump. Les apparences ne signifient rien pour elle, elle veut seulement mener à bien son agenda politique et faire apparaître au grand jour la vérité, même si elle n'en sort pas spécialement grandie. Et elle fera face à tous les stratagèmes qui ont été utilisés par Trump et ses supporters dans la réalité, qui seront ici dirigés contre elle, mais elle se retrouve dans cette nouvelle saison accusée, comme Trump, de collaborer avec la Russie pour faire taire (en les assassinant, pour certains) ses opposants. Cette vision déformante de la réalité politique américaine est relativement passionnante tant elle joue une partie d'échec différente tout en utilisant les mêmes pièces et les mêmes tactiques que dans le réel.

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C'est donc une série Homeland plus sûr d'elle que l'on suit sur cette septième saison, et force est de constater que le résultat est assez impeccable de maîtrise. En mélangeant ses thématiques de longue date à toute une batterie de problématiques plus directement inspirées du réel, et en articulant sa narration en chapitres (de 3 ou 4 épisodes chacun) presque indépendants les uns des autres, Homeland nous offre ce qui est certainement sa meilleure saison depuis la première. 

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Saul Berenson (Mandy Patinkin) a sur les bras une situation assez inextricable qui montre l'absurdité du second amendement... / Showtime

Trois parties principales servent de terrains narratifs à cette saison. Les quatre premiers épisodes sont consacrés à la cavale de Brett O'Keefe (joué par Jake Weber), version homelandienne d'Alex Jones, ce pseudo-journaliste suant et hurlant qui, du haut de son émission web Info Wars, avait largement contribué à l'élection de Trump en colportant de nombreuses fake news pour mettre à mal la campagne de Clinton. Ici, O'Keefe, officiellement accusé d'avoir conspiré contre Keane, va être traqué à travers le pays et trouver refuge chez une communauté redneck, fan de son "travail" et très portée sur le deuxième amendement de la constitution. C'est ainsi toute la problématique liée aux milices armées, manipulées par de fausses infos et prêtes à tout pour garder (et utiliser si possible) leur arsenal qui est mise en avant, et O'Keefe va déclencher une confrontation qui dépasse de loin tout ce qu'il aurait pu imaginer. Parallèlement à cette histoire de milice, la vie de Carrie, qui n'est plus rattachée à aucune organisation gouvernementale ou aucune agence de renseignement, est plutôt synonyme de chaos. Tandis que ses dettes s'accumulent et que ses médicaments semblent ne plus faire effet, elle lutte à la fois pour continuer à enquêter sur l'entourage de la présidente et contre sa sœur, chez qui elle a échoué et qui lui reproche de ne pas prendre assez bien soin de sa fille. Elle va notamment être confrontée à un voleur de donnée qui va la faire chanter et qui servira à une illustration glaçante de ce dont Carrie est capable quand elle n'est plus bridée par sa camisole chimique habituelle. L'épisode 4 qui conclue cette partie est l'un des meilleurs de la saison, voire de la série, voire l'un des meilleurs épisodes de série de 2018 pour l'instant. 

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Brett O'Keefe (Jake Weber) continue les diffusions de son émission contre vents et marées. ./ Showtime

Mais une fois cet axe bouclé, un autre prend immédiatement le relais et lance la seconde partie de la saison : l'intrigue russe. Alors qu'un réseau d'espions aux méthodes vicieuses devient la cible privilégiée des enquêtes de Carrie et de sa bande, elle s'éloigne toujours plus de sa fille Franny et la paranoïa grimpante qui l'étreint aura à la fois des effets positifs sur l'avancée de son enquête mais aussi des effets dévastateurs sur sa vie personnelle. Tout l'arc dédié à la garde de Franny est d'ailleurs un bel hommage au chemin narratif parcouru par la série depuis ses premiers épisodes, et à sa (trop grande) longévité, qui finit par vider de leur sens des intrigues trop ressemblantes. Le personnage de Carrie regarde en face son incapacité à sortir de son schéma cyclique, à s'extraire de la nature bipolaire qui définit autant sa psychologie à elle que son travail de terrain. En prenant le temps de régler, sur une note très nostalgique et franchement pessimiste, cet aspect de la vie de Carrie (sa crise finale est particulièrement spectaculaire), la série fait aussi un solde de tout compte qui libère le récit de bagages qui pourraient se révéler trop encombrants pour la suite, et nous catapulte enfin sans aucun frein possible vers sa troisième et dernière partie. 

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Simone Martin (Sandrine Holt) joue un rôle central dans la conspiration qui sous-tend cette septième saison. / Showtime

Yevgeny Gromov, l'espion russe qui est désormais l'ennemi principal de Saul et Carrie, est un personnage assez fascinant. Déjà parce qu'il est interprété par un Costa Ronin (The Americans, où il joue aussi un espion russe, mais plus sympa) qui a le bon goût d'humaniser son rôle avec intelligence, mais aussi parce que, comme Carrie, il est parasité dans ses efforts par un amour sincère pour un autre personnage. Et quand l'opération ultime, celle de la dernière chance, qui seule peut stopper les soupçons qui pèsent sur la présidente Keane, est enfin lancée, propulsant Carrie, Saul et leur équipe de choc sur le territoire russe, on est définitivement scotchés à nos sièges, dans l'attente du verdict final. 

Personne ne sort complètement indemne de cette septième saison, et le double sacrifice de personnages féminins en dit long sur le pessimisme des auteurs face à l'ère politique actuelle, où le machisme a consolidé son assis, où la vérité et le mensonge ne sont plus discernés par les faits mais par le poids de l'impact sur le public. En plus de ses personnages à la psychologie fouillée et de son idée de miroir déformant de la réalité Trumpienne, la série a aussi eu la bonne idée de se débarrasser de ses gimmicks superficiels qui l'empêchait de toucher à la moelle épinière de son récit d'espionnage. La vie intime en ruine de Carrie fait ici corps avec le péril démocratique qu'elle tente d'éviter par tous les moyens. Et son destin est d'autant plus tragique qu'elle avait déjà tant perdu dans les saisons précédentes. C'est d'ailleurs ça qui est peut-être la grande réussite de cette septième saison : avoir redonner de l'intérêt à ce personnage dont on commençait à se foutre royalement, tant il était devenu caricatural. Claire Danes semble par la même occasion retrouver des nuances et une rage d'interprétation qu'elle avait peut-être perdues quand Carrie était devenue une parodie d'elle-même. En remontant ainsi la pente, et en revitalisant les enjeux, les auteurs d'Homeland ont réinjecté la dose d'adrénaline suffisante pour faire tenir la série jusqu'à sa huitième saison, qui sera sa dernière. Il n'y a rien en soi d'extraordinaire dans ce sursaut de vie. Les séries ont souvent tendance à donner quelques coups de pieds quand elles voient arriver leur belle mort, mais les coups donnés par Homeland ont une force et une élégance qui forcent un certain respect et si on se demande d'abord où veut vraiment en venir cette saison 7, on ne peut nier qu'on en prend plein la tronche quand on en comprend la destination. 

La saison 7 d'Homeland a été diffusée du 11 février au 29 avril 2018 sur la chaîne Showtime et en simultané sur Canal+.

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Ben Dussy