Trois yeux sur l'écran
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La Colère d'un Homme Patient

Justice Aveugle
CinémaCritiques
Score 68 %

Le premier film écrit et réalisé par l'acteur espagnol Raúl Arévalo est un coup de poing, sec et sans fioritures 

Après une séquence d'ouverture nous plongeant à l'intérieur d'un véhicule attendant le retour d'une bande de braqueurs, ces derniers arrivent en courant encore cagoulés, déjà poursuivis par la police et ne parviennent pas à rejoindre leur chauffeur. Celui-ci tente de s'enfuir, mais est rapidement arrêté quelques dizaines de mêtres plus loin. Peu de temps après, Ana, une mère célibataire, taulière avec son frère d'un petit bar de quartier voit apparaître parmi les piliers du comptoir un nouveau visage. Jose, un homme discret qui deviendra naturellement un habitué du zinc. Nous ne tarderons pas à comprendre que le casse et la victime y ayant perdu la vie n'ont pas été oubliés par tout le monde. Ni par le chauffeur de l'opération qui doit sortir de prison dans quelques mois, et retrouver sa femme Ana, ni par ce mystèrieux homme, impassible et patient, qui semble bien décidé à assouvir sa vengeance.

Le film se détache avant tout par son refus d'une quelconque stylisation visuelle. La caméra va certes opérer à quelques mouvements marqués, ne lâchant pratiquement jamais ses personnages, au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent dans une spirale de violence aussi méthodique que poisseuse, mais l'économie flagrante d'effets pare le film d'une pudeur parfois glaçante. Quand une vidéo de surveillance montre la nature de l'acte atroce à l'orgine de la vengeance du héros, c'est dans une absence totale de son sur l'image. Quand plus loin, Jose craque et raconte en larmes les derniers instants de vie de la personne qu'il aimait à son otage tétanisé, nous n'entendrons que sa voix. Arévalo se refusant en ces occasions de nous livrer le portrait complet de la douleur sous-tendant tout son métrage, il confère à son drame une élégance aride et respectueuse.

comptoir

Cette mise en perspective prend toute son ampleur au fur et à mesure que les bourreaux supposés sont rayés de la liste de Jose. Lui-même transformé par la douleur en machine à tuer implacable se retrouve face à des voyous sans envergure, englués dans des vies rafistolés, cherchant dans les rares fils qui maintiennent leurs amitiés brisées un moyen de se raccrocher à la vie. La victime tue sans émotion, les amis du bourreau, dont l'identité semble de plus en plus impossible à établir, meurent les une à la suite des autres.

Au milieu de tout ça, la beauté fatiguée d'Ana, à qui Ruth Diaz prête ses traits, promène son ombre impuissante dans les coulisses du massacre, les enfants font des dessins, et Curro, le chauffeur, servant malgré lui de guide au safari sauvage de Jose, encaisse, souvent avec effroi, chaque étape de cette spirale de violence.

Curro

Raúl Arévalo déroule son récit comme il ouvrirait les vannes d'un barrage, la vengeance suit son cours comme mue par une force invisible, incapable de la moindre empathie face à la liste des suspects, le coupable est forcément là, parmi les visages de ses hommes, alors Jose les tuera tous, comme ça il sera sûr d'avoir eu le bon dans le tas. Curro est réticent mais finalement, ne remet pas vraiment en cause les raisons ou la méthodologie radicale de Jose.
Arévalo, quant à lui, ne fera que coller au visage fermé du personnage de Jose (le toujours très juste Antonio de la Torre) et à son regard incandescent, animé d'un besoin de revanche aveugle et pourtant éteint depuis le drame qui a détruit sa vie. Et le spectateur rejoint Curro à la place de l'otage semi-consentant, tout à la fois brûlant d'impatience de connaître le fin mot de l'histoire et consterné par la traînée de sang que va laisser cette version animale de la justice.

moment de calme avant la tempête

La Colère d'un Homme Patient (Tarde para la Ira) est disponible en dvd et vod.

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Ben Dussy