Trois yeux sur l'écran
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La Forme de L'Eau

Un Amour Monstre
CinémaCritiques
Score 97 %

La Forme de l'Eau est une fable d'une beauté vibrante et irréelle qui rend un hommage chaleureux au cinéma de genre et à son histoire. Le dernier film de Guillermo del Toro frôle la perfection et aborde avec une grande finesse l'éternelle question de l'humanité face à la monstruosité, de l'homme face à l'inconnu.

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Elisa est une femme de ménage muette qui travaille dans un centre de recherche militaire américain à une époque un peu difficile à définir mais qui semble se situer vers 1963, en plein démarrage de la course à l'espace entre les États-Unis d'Amérique et l'URSS, quand la guerre froide commençait à s'installer. Elle a pour colocataire son ami Giles, un dessinateur de publicité homo qui noie dans l'alcool sa détresse face à ses difficultés à trouver l'amour et à l'homophobie ambiante (le toujours très juste Richard Jenkins). Elle est également amie avec l'une de ses collègue, Zelda, une femme noire rondelette au caractère débonnaire et rigolard (Octavia Spencer, qui excelle ici dans son domaine de prédilection). Ensemble, elles vont être témoin de l'arrivé de la dernière acquisition du centre : une créature amphibienne humanoïde, doté de nageoires dorsales et d'une peau écailleuse. Cette créature est promise à un destin funeste puisque de sombres expériences vont être faite pour comprendre sa nature, et elle est déjà très régulièrement maltraitée par le cruel Richard Strickland (Michael Shannon), un officiel de l'armée, raciste, sexiste, violent et tout simplement détestable, qui passe ses nerfs sur l'amphibien quand ce n'est pas sur les autres employés du centre. Très vite, Elisa va commencer à apprécier la créature et passera de plus en plus de temps en sa compagnie, à lui faire écouter des disques et en partageant quelques œufs durs. Un sentiment plus fort pointe alors le bout de son nez. Le choix d'aider la créature à s'échapper du centre  finit par s'imposer et l'aide précieuse d'un des scientifiques du centre, le Dr Hoffstetler (joué par Michael Stuhlbarg, Rothstein dans Boardwalk Empire, récemment aussi aperçu dans The Pentagon Papers) ne sera pas de trop pour espérer une réussite de l'opération. 

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Illuminé tout du long par la performance incroyable de justesse de Sally Hawkins, qui trouve ici un rôle en or et confirme le talent qu'on lui connaissait déjà, le film cultive son mystère avec une maestria intemporelle, où la caméra de Guillermo del Toro semble flotter en état de grâce à travers chaque séquence. Cette histoire d'amour impossible rendue complètement crédible par l'articulation méticuleuse de chaque élément s'avère la sève parfaite pour alimenter chaque branche de cet improbable récit. Michael Shannon, dans un rôle très proche de celui qu'il tenait dans Boardwalk Empire, est un contrepoint certes très théâtral mais terriblement efficace pour incarner la froideur et la violence de cette Amérique normative et paranoïaque qui veut détruire et disséquer pour comprendre quand Elisa se démène pour rendre sa liberté à ce monstre, bien plus humain que ceux qui le maintiennent prisonnier, quitte à foncer vers une issue où elle risque de le perdre. 

La virtuosité de del Toro atteint ici un paroxysme indéniable. La dimension fantastique de son histoire est tellement bien intégrée à l'intrigue qu'elle disparaît élégamment pour ne plus laisser transparaître que ses enjeux humains. Nous ne sommes plus dans l'onirisme halluciné du Labyrinthe de Pan, comme nous sommes loin de l'horreur viscérale de L'Échine du Diable. La Forme de l'Eau convoque les illustres ombres du E.T. de Spielberg, du Frankenstein de Whale et bien sûr de L'Étrange Créature du Lac Noir de Jack Arnold pour orienter ses spectateurs cinéphiles vers des territoires narratifs rassurants qui permettent, à la lumière de ces balises profondément inscrites dans l'inconscient collectif, de recréer cette sensation de cinéma classique.

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Un peu comme si la "Creature from the Black Lagoon" était précipitée dans la vie d'une Amélie Poulain dépressive qui reprend goût à la vie au contact de ce monstre rassurant qui fait écho à l'image qu'elle se fait malheureusement d'elle-même, La Forme de L'Eau nous immerge littéralement dans son monde étrange dès sa séquence d'ouverture et nous guide avec une délicieuse expertise dans un ballet où l'amour pur qui naît au centre de cette belle histoire doit échapper à la violence d'un monde insensible, quand bien même on ne sait pas vers quoi tout ça nous emmène exactement. 

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Guillermo del Toro signe ici une ode virtuose à la force monstrueuse de l'amour inconditionnel, une plongée radicalement poétique dans un monde nourri par l'histoire du cinéma de genre, dont la beauté ensorcelante et le ton à la fois amusé et sûr de lui en fait certainement son plus beau film à ce jour. 

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La Forme de L'Eau est actuellement visible dans toutes les bonnes salles de cinéma

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Ben Dussy