Trois yeux sur l'écran
...

La Franchise Cloverfield

Tremplin pour scénars de genre ou simple usine à gaz ?
CinémaDossiers

The Cloverfield Paradox, sorti sur Netflix début février, est un mauvais film mais son existence, ainsi que la façon dont il a été diffusé, par surprise, après une annonce lors du dernier Superbowl indiquant que le film était directement disponible sur la plate-forme Netflix en font une occasion intéressante pour se pencher sur la nouvelle approche que ses producteurs utilisent pour intégrer à un seul et même univers des scripts qui n'y appartenaient pas lors de leur création. 

L'inégale trilogie

trilogie

Alors que le quatrième volet de la saga Cloverfield a été annoncé, il est intéressant de revenir sur les trois volets actuellement disponibles et leur remarquable disparité, tant dans le ton que dans la forme, les trois films sont très éloignés les uns des autres. 

Cloverfield, le premier long-métrage, déjà produit par J.J. Abrams et réalisé par un Mat Reeves (Let Me In, le très bon remake de Morse et la nouvelle saga Planète des Singes : L'Affrontement et Suprématie) dont on sent l'amour pour le matériau qu'il a entre les mains, est un found-footage nerveux et plutôt inspiré, qui a beaucoup mieux vieilli que ses collègues du même genre nés à la même époque. Le scenario de Drew Goddard (Lost, Buffy, The Cabin in the Woods) suit une bande d'amis pris comme le reste de la population de New-York au milieu d'un chaos incompréhensible lié à la soudaine attaque de la ville par un monstre géant, vraisemblement venu de l'océan et qui détruit sans distinction et sans mollir tout ce qui se trouve sur son passage, tout en pondant une chiée de petites créatures agressives qui vont bientôt peupler les souterrains de la ville. Sans être un film d'exception, sa réalisation intelligente et son sens aiguë du suspense en font un spectacle relativement jubilatoire pour qui supporte bien ses mouvements de caméra parkinsoniens, et la noirceur de sa conclusion l'élève même sur le podium des films de monstre les plus intéressants des années 2000, aux côtés de The Host et The Mist. Il faut aussi rappeler qu'avec sa petite recette de 170 millions pour un budget de 25 millions au départ l'a aussi beaucoup aidé à rester un exemple de réussite pour J.J. Abrams qui aura néanmoins mis huit ans à en tirer une suite.

 

10 Cloverfield Lane, le deuxième volet est sans conteste le meilleur film de ce qui n'est encore qu'une trilogie. Un huis clos d'une tension irrespirable, dont les enjeux nous sont dissimulés sur une bonne partie du film et qui met en scène une jeune fille "recueillie" contre son gré par un gros gaillard taiseux qui la garde prisonnière dans son bunker personnel. Un autre homme semble y être aussi gardé en captivité, mais leur mystérieux hôte soutient mordicus qu'ils les protègent en fait d'un grand danger. Selon lui, la catastrophe dont l'héroïne a été témoin du commencement, a suivi son cours et définitivement détruit l'atmosphère extérieure, mais sans sortir vérifier, impossible pour les deux détenus de savoir si c'est la vérité ou s'ils sont juste tombé sur un psychopathe qui leur réserve un funeste sort. A l'image de sa bande-annonce, l'une des meilleures des vingt dernières années, le film joue simultanément sur les codes du huis clos, du thriller psychologique et du post-apocalyptique avec un économie de moyens obligeant le réalisateur Dan Trachtenberg (L'épisode Playtest de Black Mirror) à se concentrer sur des séquences claustrophobiques d'une habileté machiavélique et nous maintient en apnée jusqu'aux dernières minutes où nous allons enfin savoir ce qui se passe réellement à l'extérieur. Et si on pourrait penser qu'on y trouvera le monstre de Cloverfield, sachez que la conclusion est plus surprenante qu'on pourrait le penser. 

 

The Cloverfield Paradox, le dernier opus en date de la franchise est un film tellement raté qu'il en arrive à rendre antipathique Chris O'Dowd, ce qui relève quand même de l'exploit. Située sur une base spatiale relativement proche de la Terre, une équipe de scientifique est chargée d'activer une sorte d'accélérateur de particules géant censé alimenter la planète entière en énergie afin d'anticiper la pénurie totale de ressources globales du monde, prévue dans cinq ans. Le postulat qui sert de base au film est d'une telle débilité (quid des éoliennes, des barrages, des centrales hydroélectriques ? Si le monde est privé de vent et de rivières ou même tout simplement d'eau, remettre en route les micro-ondes n'est peut-être pas la première priorité de l'humanité...) qu'il sape la quasi-totalité de la crédibilité du film. Au moment de l'activation de l'appareil, une violente déflagration propulse la station dans une dimension parallèle, provoquant des anomalies et l'apparition de "doubles" parmi les personnages. A la suite de multiples séquences mélangeant gore et dialogues de niveau C.A.P. de philosophie option physique quantique, après des resucées lamentables convoquant pèle-mêle Sphere, Event Horizon, Solaris ou Alien, on essaie de nous tirer vers une parodie à peine consciente d'un 2001 Odyssée de l'Espace avant de réaliser que c'est n'importe quoi et de partir finalement sur l'idée que le croisement entre les deux dimensions aux réalités légèrement différentes est à l'origine de l'apparition d'une armada de monstres géants, justifiant ainsi l'apparition de celui qui nous avait introduit dans l'univers de la franchise lors du premier film.  

Ce dernier épisode souffre clairement de trois grands maux qui ne lui laissaient quasiment aucune chance : un scénario très mal fichu qui rend difficile son intégration à l'univers de Cloverfield (cela dit, cette inclusion forcée ne lui fait d'ailleurs pas de mal, donnant une vague cohérence globale à un film qui serait de toute façon tout aussi mauvais s'il était extérieur au lore très limité de la saga), un réalisateur incapable d'imposer une vision originale, et l'absence flagrante de J.J. Abrams aux commandes du projet, tout obnubilé et accaparé qu'il était au moment de sa production par ses obligations sur la nouvelle trilogie Star Wars.

family

Arrivé en salle de montage alors que le film était quasiment déjà bouclé, Abrams n'a pu que constater les dégâts et n'a guère pu faire plus que vérifier si ses idées de références se trouvaient bien dans le film et y incorporer à la dernière minute une petite pirouette méta : si vous lancez Cloverfield et The Cloverfield Paradox en même temps, le moment où la première secousse a lieu sur New-York dans Cloverfield est calé à la seconde près avec celui de l'activation de l'accélérateur de particules dans The Cloverfield Paradox. C'est amusant, il faut l'avouer, mais c'est aussi parfaitement inutile.

Cela dit, c'est typiquement ce genre de clins d'œil, qui se sont multipliés sur le cours des trois films, qui enflamment des milliers de fans autour de la méta-promo aux États-Unis. 

 

Dès la sortie de Cloverfield en 2008, la campagne publicitaire du film s'accompagne de dizaines de jeux de pistes sur le net, de faux reportages, de sites à traquer et à décrypter, avec à la clef non pas un prix quelconque à gagner mais simplement une chance de grapiller quelques infos supplémentaires sur le contexte du film et des détails croustillants sur son univers étendu. Dans ce maelstrom de séduisantes fake news, on apprenait que la société japonaise Tagruato était propriétaire de la plate-forme pétrolière responsable d'avoir réveillé le monstre marin du film, cette société fictive est également celle qui propose les yaourts glacés Slusho, un produit imaginaire qui traverse depuis plus de quinze ans les productions de J.J. Abrams, de Alias à Fringe en passant par ses récents reboots de Star Trek. Ces éléments découverts par les curieux lors de la promo ne sont que suggérés dans le film, mais les easter eggs dissimulés dans le film lui-même sont aussi légion. Penchez-vous un peu sur ce logo, vous reconnaîtrez celui de la Dharma Initiative de Lost... Amusez-vous à faire pause pendant les sautes vidéo et vous découvrirez des plans d'une des fourmis géantes du Them de 1954, du King Kong de 1933 ou du Monstre des Temps Perdus que le français Eugène Lourié réalisait pour les américains en 1953. Ça ne vous suffit pas ? Vous êtes curieux de savoir si le monstre succombe enfin dans la dernière séquence du film, inversez le son de la phrase entendu à la fin du générique et vous aurez la réponse. L'un des plans finaux montre aussi un étrange objet tombant du ciel et correspondant à la fois à ce qui nous est raconté par la communication fictive de la société Tagruato qui disent avoir perdu l'un de leurs satellites et au contexte de The Cloverfield Paradox

dharma

Huit ans après la sortie de Cloverfield, un jeu vidéo créé par le personnage de Howard Stambler pour sa fille, afin de lui apprendre les règles indispensables à la vie dans un bunker, lançait le marketing virtuel de la sortie de 10 Cloverfield Lane, le second volet. S'y ajoutait une pléthore de sites internet, mails fuités et autres para-propagandes fictives créés pour l'occasion, nous apprenant par exemple qu'Howard avait été un employé de Tagruato, et qu'il a participé à un programme spatial. Ce qui nous amène à la station orbitale où se déroule The Cloverfield Paradox, et à ses histoires d'univers parallèles. Dans ce troisième film, on croise une journaliste jouée par la même actrice qui incarne l'un des rares personnages extérieurs au bunker de 10 Cloverfield Lane, elle interviewe un conspirationniste qui semble de la même famille qu'Howard Stambler. Ce dernier explique dans son interview ce qui va certainement devenir le leitmotiv de la franchise, lui conférant un cadre scénaristique au contexte plus précis mais qui induit aussi qu'on pourra par la suite y faire évoluer à peu près tout et n'importe quoi. La déchirure du continuum espace-temps créée par le démarrage de l'accélérateur de particules, qui provoquera la collision de différentes dimensions parallèles est présentée comme pouvant déverser sur le monde des hordes de démons, monstres et créatures extraterrestres, autrement dit 95% de ce qui motive les genres du fantastique, de l'horreur et de la science-fiction. Non seulement cette assertion ouvre l'univers Cloverfield à tous les types d'antagonistes, laissant les monstres géants au simple statut d'exemple parmi tant d'autres d'ennemis à affronter, mais la possibilité d'univers parallèle permet aussi de ravager entièrement le monde dans un film tandis qu'il sera intact dans le film suivant, puisqu'il n'y aura qu'à suggérer qu'on se trouve dans une autre réalité. Par la même occasion, le bouleversement temporelle laisse la possibilité de raconter des histoires se déroulant à différentes époques, comme le quatrième volet, situé pendant la seconde guerre mondiale. 

slusho

Ce tissu référentiel dense et autosuffisant, marque de fabrique des productions Abrams et de sa boîte de prod Bad Robot trouve dans l'amorce de cette franchise science-fictionnelle horrifique un terrain très propice à une prolifération de clins d'œils et d'auto-citations qui alimente sa propre légende autour d'une trame à la base dangereusement ténue. C'est en grande partie ce jeu de piste autour des films qui a fait le succès des films diffusés jusqu'à maintenant, le fan moyen passant souvent plus de temps à chercher des éléments cachés liés au film qu'à visionner le film lui-même. A l'instar des séries télé anthologiques actuelles, de American Horror Story à Black Mirror (dont les castings des Cloverfield reprennent bon nombre d'acteurs), en passant par toute la cryptographie que JJ Abrams a pu déjà expérimenter dans Lost, Fringe ou Alias, ou le rapprochement que fait peu à peu Ridley Scott des univers de Blade Runner et Alien, cet art qui mélange promotion, marketing, communication virale et jeux virtuels constitue au moins 50% de l'ADN des films Cloverfield. En créant ainsi un "lore", c'est à dire un ensemble myhtologique qui surplombe les œuvres inviduelles pour les inscrire dans une ligne globale semblable à un tronc commun d'où les différentes branches scénaristiques vont pousser et faire éclore leurs fruits narratifs, nourris par des racines uniques aux terminaisons insondables, J.J. Abrams a conçu une matrice intelligente et féconde qui va accoucher dans les années à venir de films venus de tous les horizons, de tous genres et malheureusement aussi de qualité très variable.

stambler

 

Profile picture for user Ben Dussy
Ben Dussy