Trois yeux sur l'écran
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Lost in Space - Saison 1

Une Famille en orbite
SériesCritiques
Score 79 %

Rebooter une série comme Lost in Space, qui date de 1965 et n'avait jamais été revisitée depuis à l'exception du film de 1998 avec Matt LeBlanc et Gary Oldman. 50 ans nous séparent de la fin de la série, 20 ans depuis le film, on était donc sur un timing assez propice à un ravalement de façade. Avec la folie Star Wars des nouveaux épisodes de la saga sur ces 3 dernières années, proposer un spectacle de science fiction familial, que l'on peut binge watcher avec ses marmots est un calcul marketing plutôt solide, mais on était du coup en droit de craindre le pire sur la qualité de cette nouvelle itération de la série kitchissime. Il s'avère qu'elle en est une profonde relecture d'une grande intelligence, résolument moderne et inspirée. À  l'exception d'une trame un peu prévisible et de quelques incohérences, la version 2018 de Lost In Space est une réussite indéniable, notamment grâce à une réinvention de la cellule familiale des Robinson, simple et subtile à la fois, et à une brochette d'acteurs particulièrement bien castés, dont l'alchimie fonctionne au delà des espérances.

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Pour ceux qui n'auraient jamais déterré par curiosité quelques épisodes de cette série des années 60, résumons un peu le principe de l'époque pour mieux montrer les nombreux changements. Les Robinson sont une famille vivant en 2080, choisie pour un programme de colonisation spatiale qui prévoit d'envoyer des humains à l'autre bout de la galaxie sur une planète présentée comme idyllique. Mais après une rencontre inopinée avec un champ d'astéroïdes, les voilà échoués sur une planète hostile. Le professeur John Robinson, le "chef de famille" est un scientifique spécialisé dans... ben à peu près tout, en fait, étant donné qu'à l'époque, l'exploration spatiale restait quand même un concept un peu flou. Maureen Robinson, quand à elle, se retrouve propulsée femme au foyer de l'espace, années 60 obligent, et se concentre sur la gestion des gosses et la popote, parce que c'est comme ça, même à l'autre bout du cosmos. Le plus jeune enfant de la famille, Will, est un gamin intrépide qui n'a peur de rien et qui dézingue des cyclopes géants en les one-shotant au pistolet laser. La sœur ainée, Judy, est obsédé par l'idée de se taper un mec de son âge, mais le choix est plutôt limité puisque seul le jeune assistant de son père est baisable à plusieurs millions d'années-lumières à la ronde. Et au milieu, la jeune Penny, qui passe le plus clair de son temps à jouer avec un petit singe alien cromignon mais certainement bourré de bactéries alien dégueulasses. Leurs aventures vont les amener à faire la rencontre d'un robot alien très bavard, aux motivations troubles, mais qui s'attache rapidement au jeune Will et le protège des dangers alentours en lançant à intervalles régulier la fameuse réplique culte de la série : "Danger William Robinson". Leurs priorités vont être vite assez claires : quitter cette satanée planète, comprendre les origines du robot chelou, s'entendre avec leurs voisins crashés eux aussi sur la planète, et enfin, quitter cette satanée planète, on l'a déjà dit mais c'est parce que c'est important.

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Fastforward jusqu'en 2018. Les raisons du départ pour la colonie humaine sont aujourd'hui plus dramatiques. Quand il n'y avait pas de motivation autre que celle d'aller vivre ailleurs dans la série des années 60, cette fois, fuir la Terre est une nécessité. Après avoir été percuté par une météorite non-identifiée, l'atmosphère terrestre est devenue irrespirable et les individus assez chanceux pour participer au programme de colonisation laissent derrière eux une planète mourante. Les Robinson en ont bien conscience. Le champ d'astéroïdes originel est remplacé quant à lui  par une attaque dont la nature reste mystérieuse, et qui oblige les familles a évacué fissa le vaisseau-mère en plein milieu de leur voyage intersidéral. La famille Robinson a elle aussi bien changé. Fini la femme au foyer soumise qui coursait les autruches extraterrestres à pied pour faire bouillir la marmite, Maureen Robinson est maintenant la big boss de la famille et la scientifique en chef. Son mari John est devenu un soldat aussi longuement engagé dans l'armée qu'il a déserté sa propre famille par le passé. Leur couple au bord du divorce est chargé d'une tension permanente, et la force de caractère de Maureen n'est égalé que par la résilience de John. Leurs enfants ont eux aussi de nouveaux traits de caractère. Judy la grande sœur est désormais une jolie métisse issue d'un mariage précédent de Maureen, elle sort de ses études de médecine mais n'a pas encore réellement pratiqué. Son courage est rapidement mis à rude épreuve, mais après une période de flottement, elle s'affirme comme une jeune fille solide et indépendante, pour qui se taper des mecs est loin d'être une priorité. Elle n'est pas la fille biologique de John mais il l'a très vite considérée comme telle et le sentiment est réciproque pour elle (on ne saura pas qui était son vrai père, en tout cas dans cette saison). Penny incarne ici la comique romantique de la famille, toujours une vanne aux lèvres, elle n'oublie pas de bouffer quelques Oreos avant d'aller affronter des tempêtes électriques pour aller sauver sa famille. Elle est nettement plus intéressée par les histoires d'amour que sa grande sœur. Et Will n'est plus un casse-cou, au contraire, paralysé par la conscience qu'il a de ses propres peurs, sa relation avec le robot va agir comme un substitut au manque affectif que l'absence de son père a laissé en lui. Son pragmatisme particulièrement développée rattrape aisément ses moments de lâcheté, même si les conneries hallucinantes qu'il est capable de commettre tout au long de la saison laissent parfois planer des doutes sur son intelligence. Prévoyez environ 5 ou 6 moments de "Mais qu'il est con ce gosse !" sur les dix épisodes. Le robot est toujours là, mais il est nettement moins bavard, à part sa réplique fétiche, il ne laissera quasiment rien transparaître de ses motivations ou origines. Cependant, il est directement lié aux raisons qui ont précipité les Robinson sur la planète où se déroulera toute la saison. 

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Ce lifting intégral de la famille coulait évidemment de source pour le reboot, mais il est très agréable de voir le soin apporté à chacun des personnages, qui bénéficient tous du temps nécessaire pour parvenir à intégrer leurs fonctionnements respectifs. Leurs espoirs, leurs griefs les uns envers les autres, leurs disputes et leurs réconciliations ne sonnent jamais faux. Plus impressionnant, la restructuration familiale, entre famille recomposée, couple au bord de l'implosion, jalousies entre les enfants, est à elle seule une base formidablement fertile au niveau narratif, dont les multiples intrigues et sous-intrigues irriguent avec un naturel impeccable toutes leurs aventures. Le soin apporté à l'écriture est pour beaucoup dans l'allure à la fois réaliste et mesurée qu'ont les relations dans la famille, mais cette écriture ingénieuse est aussi très joliment relayée par un casting remarquable. Si vous avez vibré devant l'excellente série de pirates Black Sails, vous aimerez certainement retrouver ce bon vieux rouquin de Toby Stephens, qui combine dans le rôle de John Robinson toute sa palette d'action hero sentimental, sans jamais perdre l'équilibre entre son attitude badass et la finesse émotionnelle que son personnage mérite. La super-maman est joué par la fantastique Molly Parker, qui entre House of Cards, Deadwood, Dexter et Six Feet Under, n'en finit plus de démontrer une aisance renversante dans tous les types de rôles, avec une prédilection très justifiée pour les rôles de femmes fortes à qui on évitera de souffler dans les bronches. L'alchimie entre Stephens et Parker est palpable et donne naissance à des scènes très justes et tout aussi marquantes (notamment sous une mare de goudron). Les enfants sont eux aussi très intelligemment castés, Taylor Russel (Falling Skies) endosse avec une réelle intelligence le rôle assez complexe de Judy, Mina Sundwall (Maggie's Plan avec Greta Gerwig, #horror) réussit à être à la fois effrontée et attachante, et assume bien la dimension volontairement superficielle qui incombe à son rôle, et Maxwell Jenkins (Sense8, Popstar des Lonely Island) ne faiblit pas devant la difficulté que représente l'évolution en dents de scie de son personnage. Tout ce petit monde va vite tomber sur celle qui sera la grande psychopathe de notre histoire, qui change de noms comme de chemises, jouée par une Parker Posey (Dazed & Confused, Louie, You've got Mail) en pleine forme. Sa performance redoutable, qui endosse à elle-seule toute la part d'ombre de la saison est un contrepoids parfait à la bonté, parfois bien cachée, mais bel et bien présente chez les autres personnages. Sa perversion et son don pour la manipulation font du personnage, que l'on nommera Dr Smith pour ne rien spoiler, un point de repère idéal pour donner à cette aventure familiale un antagoniste suffisamment détestable pour être craint mais aussi suffisamment en souffrance pour être crédible dans sa cruauté absurde. Sans Parker Posey, Perdu Dans l'Espace aurait vraiment manqué du contraste nécessaire pour faire briller comme il se doit son ton fondamentalement grand public, et aurait sombré dans une excès édulcoré qui aurait desservi l'ensemble. 

Ces qualités centrales donnent à cette nouvelle version de la série un support suffisamment solide pour valoir le coup d'œil, mais ça ne veut pas dire que tout est aussi bien pensé tout au long de la saison. La trame principale, en dehors des multiples dangers traversés par la famille, où ils frôlent souvent la mort de très près, reste relativement prévisible dans ses grandes lignes. On se doute que la force du robot, convoitée par le Dr Smith, finira par lui échoir à un moment ou à un autre, on imagine bien que les relations tendues entre le père et la mère Robinson vont se renouer dans les épreuves qu'ils traversent, on se doute qu'un plan B arrivera une fois le plan A échoué, et que des plans C, D et E sont prêts à sortir du tiroir ensuite, et si ce n'est pas forcément très gênant, on se surprend néanmoins parfois à être un peu déçu par certains manques d'inventivité à ce niveau. On attendait quand même un peu plus de contre-pieds, mais ils finissent par débouler en rythme plus soutenu sur les derniers épisodes. Le septième épisode est particulièrement bien écrit et vient racheter haut-la-main les quelques errements qui ont pu agacer sur les chapitres précédents. Mais persiste néanmoins par moments un sentiment d'inconstance dans la densité narratives des épisodes, un léger côté aléatoire qui donne l'impression d'une inégalité dans les importances des épisodes, à l'image de ce générique de début, qui n'intervient qu'au troisième, et qui est ensuite utilisé de manière un peu erratique (en début d'épisode, puis après une intro, puis plus du tout....). 

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Par ailleurs, les notions technologiques qui motivent beaucoup d'aspects de l'intrigue sont souvent assez incohérentes. Les vaisseaux des familles ne sont équipés d'aucun système de vidéosurveillance, ce qui aurait éviter au moins un tiers des embrouilles auxquelles ils sont confrontés. On nous montre avec soin que les colons sont équipés de puces anatomiques implantées sous la peau, mais elles n'ont visiblement pas de GPS intégré, ce qui là aussi aurait évité un autre tiers des disparitions des personnages et des missions de sauvetage à répétition. C'est d'autant plus choquant quand on apprend que les véhicules sont, eux, facilement localisables à distance, et que MÊME LES POULES ont des GPS... Mais non, pas les humains, ce serait trop facile... Il reste cependant un tiers des soucis auxquels ils sont confrontés qui ne pourrait pas être évités par ces quelques mises à jour technologiques, donc on va dire que ça va. 

charriot

Lost in Space est une série finalement assez relaxante qui saura vous faire gentiment stresser ponctuellement sans jouer sur des arcs narratifs trop longs. On sent rapidement au ton de la série qu'il y a peu de chances que les auteurs aient eu envie de jouer à Game of Thrones avec ce reboot, on n'a donc que modérément peur pour la vie des Robinson, mais vous pourriez être assez surpris sur les dernières heures. Le fait d'avoir ramassé la saison sur dix épisodes seulement est aussi une bonne idée, la narration semble ici parfaitement aérée dans ce format, sans qu'on ait assez de temps pour prendre le recul suffisant pour trop penser aux GPS des poules, mais sans non plus foncer à toute berzingue à travers les différents stades de leur survie collective. 

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Lost in Space est avant tout une bonne série familiale qui parvient à maintenir un équilibre délicat entre divertissement grand public et une narration musclée au suspense très soutenu. Nombreuses sont les séquences d'action de cette saison à rivaliser avec la majorité des fictions SF de ces dernières années, et avec un casting aussi bien trouvé et cette idée évidente mais très bien exploitée de tout simplement ré-accorder aux standards de notre époque la nouvelle définition de la famille, qui reste la moelle épinière du show d'Irwin Allen, la série relie avec une aisance très appréciable le fond à la forme. En laissant loin dans le rétroviseur la mentalité archaïque de sa version originale des sixties, ce reboot n'en a pas pour autant égaré en chemin l'essence première de la série, confronter le noyau familial à des menaces extérieures aussi lointaines et incompréhensibles que les Robinson sont proches et compréhensifs entre eux. Et on en garde, une fois le dernier épisode terminé, un goût finalement assez rare de grande aventure.

La saison 1 de Lost in Space est disponible sur Netflix

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