Trois yeux sur l'écran
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Marseille - Saison 2

En fait, non.
SériesCritiques
Score 16 %

La première saison de Marseille était sclérosée par une foultitude de problèmes à de nombreux niveaux, et si quelques colmatages de fortune ont été effectués sur cette seconde saison, l'avarie principale continue à faire sombrer la série. Cette grande calamité qui sape toute l'ampleur qu'elle pourrait prendre peut se résumer à ce qu'elle nous inflige non pas dans l'un des épisodes mais dans la douche froide reçue entre deux d'entre eux. A la fin du troisième épisode, l'un des personnages principaux, l'un des plus fragiles et des plus innocents de l'histoire, échappe de justesse à une mort violente après avoir été témoin d'un meurtre, et part se réfugier chez un autre personnage que l'on soupçonne fortement d'être à l'origine de la fameuse mésaventure. La tension est palpable, le choc post-traumatique s'en mêle, on tremble à l'idée de ce qui va arriver. Le matin suivant venu, on voit le personnage, hagard, errer sur une route de montagne. On est partagé entre le soulagement de la voir s'éloigner de la maison de son possible agresseur et l'inquiétude due à son exposition à une possible seconde agression qui lui serait cette fois fatale. Marseille est-elle de ces séries qui vont tuer l'un des personnages centraux après nous avoir fait croire à une issue inespérée ? Va-t-elle bouleverser l'organigramme émotionnel de tous ses personnages en plongeant brutalement dans un deuil imprévu tous ces visages colériques occupés à se faire la guerre entre eux ? Va-t-elle enfin débouler avec fracas dans la cour des grands, où les Breaking Bad, Game of Thrones, Luther et autres Sopranos, bouches-bées, la verront débouler avec arrogance ? Et là, alors que l'épisode touche à sa fin, une voiture dépasse puis s'arrête à proximité du personnage errant. Deux individus aux visages camouflés par des lunettes noires et des casquettes l'enfournent sans ménagement dans le véhicule, qui démarre en trombe et disparaît au loin. On nous laisse seuls avec une caméra qui panote tranquillement, dans une lourde solennité, sur la ville de Marseille, tranquille sous la lumière naissante de l'aurore. Générique de fin. Ils l'ont fait, avec l'art et la manière, ils ont tué ce personnage qu'on pensait intouchable, trop essentiel à l'équilibre de la série. Et ils l'ont fait. Des tonnes de questions se bousculent dans notre tête, on imagine déjà les réactions, le désarroi, la haine et le désordre monumental qui va découler de cette séquence génialement inattendue, qui survient après un faux espoir habilement placé, comme pour nous replonger la tête sous l'eau après nous avoir sauvé de la noyade. De la grande télévision. Enfin, Marseille n'a plus peur de son propre potentiel de chaos.

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Sauf qu'en fait : non. Rien de tout ça n'a plus d'importance dès la première minute de l'épisode suivant. On nous explique dès le début du quatrième épisode qu'en fait, tout va bien, le personnage qu'on croyait sacrifié sur l'autel d'un grand bouleversement qui marquerait l'entrée de Marseille sur la grande plage ensoleillée de la fiction anglosaxone brutale et sans peur qui autorise les grandes séries à saccager méticuleusement leurs propres chateaux de sable pour en extraire des récits plus originaux, est vivant, en sécurité, tout va très bien. Allons bon. Les individus qui ont happé notre personnage dans leur voiture étaient en fait envoyés par sa famille et tous les excitants remous qu'on espérait autant qu'on les craignaient n'auront pas lieu. Marseille est une série française, Netflix ou pas, et les contrats des acteurs semblent plus forts que les idées de ses auteurs. S'il y a un bon moment pour quitter le navire de cette seconde saison, ce serait bien celui-ci. Parce que de nombreuses autres douches froides vont attendent plus loin : Marseille est experte dans l'art de nous montrer ce qu'elle pourrait faire, et tout aussi experte à celui qui consiste à ne pas le faire. 

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Oh elle tue bien quelques personnes ici ou là, mais comme dans sa première saison, il ne s'agira que de personnages périphériques qui n'auront que deux ou trois séquences pour exister, et échoueront de par le fait à prendre une consistance suffisante pour qu'on ait quelque chose à pleurer quand ils tomberont sous les plumes des auteurs. Si l'on devait comparer, d'ailleurs, la mort de Selim en saison 1 reste peut-être le maximum de bravoure dont Marseille est capable, le tuer alors qu'il commençait à prendre un réel poids dans l'intrigue demandait une certaines témérité narrative, mais on n'y fera pratiquement plus jamais allusion par la suite. 

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La série sur Marseille où personne n'a l'accent de Marseille est loin d'être débarrassée de ses scories originelles. Les jeux désengagés de Depardieu et Magimel, l'un semblant survoler sans vraiment s'y intéresser une intrigue qui ne lui demande qu'une présence charismatique, impossible à produire au delà d'un regard torve entre deux lignes de coke, l'autre passe quasiment l'intégralité de la saison les yeux mi-clos, suant à grosse goutte sous une mise en scène caniculaire qui suffoque sous ses musiques et ses effets sonores d'un autre temps. Les dialogues se contredisent souvent, paraissent parfois découverts sur le moment par des acteurs perdus dans des arcs narratifs qui s'étirent à l'infini, comme figés dans le temps, en attente d'être brutalement résolus, puis qui avancent par à-coups subits vers des conclusions fantômes qui font intervenir à la dernière minute des personnages que l'on avait à peine repéré auparavant, prêts à endosser soudainement le poids d'un suspense construit sur les heures précédentes. En gros, imaginez qu'à la fin de The Usual Suspects, on vous révèle qu'en fait Kaiser Sauze était en fait... le mec assis en face de Gabriel Byrne à la 6ème minute du film quand il se fait arrêter , si si, vous voyez pas ? Celui-qui se relève un peu sur sa chaise quand les flics débarquent... Sérieux ? Vous voyez pas ? Et ben voilà, moi non plus...

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La reprise de la mairie par Lucas après l'attaque cardiaque de Robert Taro, la mort suspecte du président du club de foot marseillais, une alliance avec le parti d'extrême droite, une famille de sans-papiers, un délinquant radicalisé, Marseille semble choisir ses thèmes dans le 20h de TF1, très peu d'éléments originaux, qu'on n'aurait par exemple jamais vus traités ailleurs, à se mettre sous la dent. Ce ne serait pas si grave si les sujets choisis étaient traités avec un style et une approche moins banale, mais cette saison 2 réalise l'exploit de non seulement ne pas parvenir à extraire une quelconque fraîcheur de ses nouvelles trames, mais en plus de les teinter d'une couleur moralement assez discutable. Rachel Taro se démène pour aider un père et son fils en situation illégale sur le territoire, mais elle le fait après avoir vu le mignon petit gamin noir prouver son talent au piano dans une gare SNCF. Aider les migrants, c'est bien, mais c'est plus facile quand ils sont mignons et de futurs génies de la musique classique. Lucas Barres regrette rapidement son alliance avec le parti d'extrême droite, mais plus pour les manipulations auxquelles ils le soumettent que par droiture idéologique. L'approche idéologique est d'ailleurs rangée très au fond du tiroir dans le bureau politique de cette saison 2. Et si Lucas maintient ses liens avec Jeanne Coste (sorte de mix entre Marion Maréchal et Marine Le Pen, très subtilement incarné par Natacha Régnier, d'ailleurs), ce sera  pour faire passer les raisons strictement personnelles bien avant toute indignation citoyenne. Cela dit, cette histoire passionnelle difficile entre Jeanne et Lucas est certainement l'un des axes les plus intéressants parmi ceux explorés dans cette saison, ce qui ne veut pas dire grand chose vu le niveau général du reste. Mais tout n'est pas à jeter à la poubelle dans cette nouvelle salve d'épisodes, à commencer par quelques acteurs en grande forme, dont Géraldine Pailhas et Nadia Farès, toutes deux toujours au diapason de leurs personnages, et Hedi Bouchenafa, malheureusement restreint cette saison à un sur-place le condamnant à un cabotinage un peu triste. La jeune Stéphane Caillard, déjà aperçue dans La Vie Devant Elles, la série précédente de Dan Frank, qui se déroulait à l'autre extrémité du pays dans le Ch'nord, fait aussi preuve d'une aisance redoutable et rend vivantes et crédibles la plupart de ses séquences. Hippolyte Girardot, égal à lui-même, apporte une retenue qui fait du bien à l'ensemble. Mais les rares bonnes idées, si elles sont bien présentes (le personnage d'Éric et son évolution entre naufrage psychologique et fulgurances chevaleresques, le souvenir réprimé par Julia qui l'oblige à revivre son trauma pour remonter à la surface, et... et... Nan ben j'en trouve pas d'autres mais deux c'est déjà bien) subissent invariablement un traitement décevant, tantôt sacrifiées via des conclusions ineptes, tantôt bêtement abandonnées au bord de la route.

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La réalisation de Florent Siri (Cloclo, Nid de Guêpes) et Laïla Marrakchi (Rock The Casbah, Marock), qui tentent par leurs méthodes outrancières de booster la trop lente circulation sanguine de la narration, ne fait que souligner, avec ses cadres qui alternent entre les postures ostentatoires et la carte postale en vue aérienne en mode Plus Belle La Vie, le décalage entre les moyens techniques conséquents mis en œuvres sur la série et la nature tristement insignifiante de ses intrigues réchauffées au micro-onde. S'il faut moins de courage pour venir à bout de cette nouvelle saison de Marseille que pour la précédente, on ne sait plus trop au bout des huit épisodes si c'est parce que les efforts minimes apportés aux encoignures fluidifient et assagissent un spectacle qui débordait de vulgarité en saison 1, ou si c'est tout simplement parce qu'à force de nous traîner à travers ses dialogues aussi terre-à-terre que grandiloquents, ses overdoses d'effets sonores, et ses sempiternelles aller-retours des mêmes sempiternelles loyautés et trahisons, Marseille n'a pas tout simplement réussi à nous habituer à son ordinaire médiocrité. 

Marseille - Saison 2 est disponible sur Netflix

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Ben Dussy