Trois yeux sur l'écran
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The Marvelous Mrs Maisel

Get Up, Stand Up
SériesCritiques
Score 87 %

Amy Sherman-Palladino n'a pas connu en France le même succès qu'aux États-Unis avec sa série phare Gilmore Girls, mais elle y a quand même installé une fan base très solide qui a pris les aventures des habitants de Stars Hollow très à coeur. Les dialogues enlevés et malins, les personnages profondément incarnés, des prises qui n'ont pas peur de durer, le style d'Amy Sherman-Palladino et de son co-auteur de mari Daniel Palladino fait mouche auprès d'une audience friande de leurs références et de leur humour toujours perméable à une émotion palpable. Après une septième et dernière saison tournée sans le couple de créateurs, la série, désormais orpheline, s'écroule et disparaît en 2007. Mais presque dix ans plus tard, après quelques autres tentatives, The Return of Jezebel James, échec cuisant qui ne survécut que 3 épisodes à l'antenne, et Bunheads, faux départ qui ne se rattrapera pas par la suite, Amy Sherman-Palladino et son mari se voient proposer de reprendre Gilmore Girls par Netflix, pour 4 téléfilms d'une heure et demi en 2016, et permettent aux fans de retrouver leurs personnages adorés. Mais un autre projet traînait dans les tiroirs du couple.

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En 2017, Amazon diffuse leur nouvelle série, The Marvelous Mrs Maisel, l'histoire de Miriam Maisel, une femme au foyer énergique et joyeuse, vivant dans le New-York de 1958, où elle est mariée avec Joel, un sympathique cadre qui se pique de faire du stand-up occasionnel dans les comedy cellars une fois par semaine. Alors que Joel avoue avoir eu une liaison avec sa secrétaire et la quitte, elle va passer par une crise qui la verra propulsée, ivre, sur la scène du Gaslight Café où son mari se débattait précédemment, mais contrairement à lui, elle cartonne directement. Après s'être un peu emballée, elle dévoile sa poitrine au public et est emmenée en garde à vue où elle rencontre un comique connu : Lenny Bruce, qui va malgré lui confirmer son ambition de monter sur scène. Parallèlement, Susie, une employé du Gaslight, décide de devenir son agent et l'aventure commence pour Miriam, qui n'est pas au bout de son parcours du combattant pour reconstruire sa vie et se forger une réputation de comique en vogue

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The Marvelous Mrs Maisel est une série particulièrement lumineuse et optimiste, qui n'a pas volé son Golden Globe de meilleure série comique de 2017. Le ton, qui jongle entre drame léger et comédie rythmée, s'affine au fur et à mesure que le destin de Miriam se retrouve bousculé par les différents obstacles auxquels elle devra faire face. Menée avec un entrain communicatif et une finesse de jeu remarquable par la jeune Rachel Brosnahan (qu'on connaît surtout pour sa performance en tant que prostituée devenu gênante dans House of Cards), la majorité de cette première saison vibre au diapason de l'actrice et le personnage de Miriam agit comme la pile nucléaire de la chorégraphie globale du show. Le Golden Globe personnel de meilleure actrice dans une série comique que Rachel Brosnahan a gagné est loin d'être usurpé, la comédienne passe par toute la palette de ce personnage riche et nuancé avec une aisance époustouflante et tire tout le casting vers le haut  pendant l'intégralité des huit épisodes qui constituent cette saison. 

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Les protagonistes entourant Miriam sont d'ailleurs tous excellents. Ses parents inquiets et un peu paniqués face au divorce possible de leur fille, joués délicieusement par Tony Shalhoub ( Monk) et Marin Hinkle (Two and a Half Men, Madam Secretary), arrivent à créer un environnement familial à la fois tendu et savoureux, où la moindre crise est aussi source de gags burlesques, les parents de Joel, quant à eux, incarnés par l'immense Kevin Pollak et la mordante Carolina Aaron, contribuent eux aussi à faire naître ce gymkhana familial à l'effervescence explosive. Susie (Alex Borstein, actrice historique de Sherman-Palladino, passée par Gilmore Girls et Bunheads, et également très active dans les séries animées de Seth Mc Farlane) est aussi un personnage fabuleux, rongée par une vengeance intérieure qu'elle compte bien prendre contre le machisme rance qui prospère tant dans le show-business que dans la mentalité masculine dominante de l'époque. Joel (Michael Zegen de Boardwalk Empire et The Walking Dead) hérite de son côté d'un des rôles les plus complexes et parvient tout au long de la séparation avec Miriam a sauver son personnage de la détestation du public en endossant avec délicatesse l'aspect lâche et perdu de son rôle, qu'on ne peut s'empêcher de comprendre malgré ses errements involontairement cruels. Enfin, Lenny Bruce (Luke Kirby, l'avocat du héros et amant de sa sœur dans Rectify), donne vie à un comédien désabusé au charme nonchalant tout à fait fascinant, qui donne discrètement les impulsions nécessaires pour aider à construire la légende qu'est en voie de devenir la merveilleuse Madame Maisel.

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Si ce casting de luxe, où tout le monde semble prendre beaucoup de plaisir à faire vivre des personnages hauts en couleur aux identités fortes et cohérentes, était le seul point fort de la série, elle mériterait déjà le coup d'œil, mais c'est loin d'être le cas. Le show se pare également d'une mise en scène somptueuse, dansante et naturelle où les flashbacks et le présent s'entremêlent organiquement pour donner corps aux motivations à l'œuvre au cœur de l'intrigue. Cette superbe scène d'introduction où Miriam vide l'appartement tout en revivant dans chaque pièce son installation de l'époque, dans un ballet visuel sans transition apparente est un parfait exemple de l'humble élégance d'une réalisation qui réussit à s'enflammer sans jamais perdre son sujet des yeux. La perfection des séquences musicales, la scénographie toujours présente, toujours discrète, et surtout toujours signifiante, et l'espace respectueux laissé à Brosnahan pour qu'éclate son talent brut sans limitation font de la série un gâteau de chocolat amer au nappage acidulé aussi digeste que succulent

Mad Men (série à laquelle Mrs Maisel est souvent injustement comparée en raison de l'époque historique qu'elles partagent dans la ville de New York) choisissait de montrer la lutte des sexes de la fin des années 50 sous l'angle d'une violence psychologique brutale. Ici, hormis ces fameuses années et la ville, on est à mille lieues des manipulations machiavéliques de Don Draper et consorts. Personne n'a complètement mauvais fond dans l'univers de Mrs Maisel, et chaque vilaine action est motivée par une frustration, un malaise ou une peur bien identifiable et pardonnable. C'est en grande partie ce qui fait de l'atmosphère globale du show un havre d'humanité où il fait bon rebondir d'une sous-intrigue à une autre. Même quand les pressions deviennent très fortes, un détail fera naître un sourire rassurant chez le spectateur, qui, finalement, ne doutera pas de la capacité de Miriam à grimper les échelons du métier qui l'a choisit, plus qu'elle n'a vraiment, elle-même, jeté son dévolu sur lui. Au delà des remous familiaux et amicaux qui agitent la trame foisonnante de Mrs Maisel, on y découvrira aussi en profondeur les mécaniques de l'humour scénique, l'importance du texte, qui n'est néanmoins rien sans une incarnation habile au micro, les jeux de pouvoir des producteurs, l'influence des comédiens en place, le parcours infernal de ceux qui veulent se faire leur place, et les petites trahisons et déceptions qui jalonnent les débuts de carrière. Même quand Miriam abandonne, insulte, fulmine ou rage-quitte, elle transfère cette énergie vers une autre émanation de son amour pour la vanne bien placée. Inversement, quand le milieu lui tend la main pour un coup de pouce inespéré, elle n'hésitera pas à la repousser pour ne pas se trahir elle-même. Et le public suivra ou s'éloignera d'elle tandis qu'elle restera fidèle à sa vision première d'un métier qui la fascine et la bouscule comme un amant indélicat. 

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La virulence des stand-up de Miriam, qui s'attaquent avec la même hargne ricanante aux hommes, à sa culture juive, aux femmes au foyer, aux comiques révérés jusqu'aux attitudes inquiétantes de ses propres enfants font réellement briller l'éclat de modernité qui dérange tant les institutions de l'époque et attirent l'affection d'un public peu habitué à ce genre de numéros trash. Arrêtée par la police, blackboulée par le milieu, infantilisée par sa famille, Miriam ne s'avoue (presque) jamais vaincue et garde cette joie de vivre qui lui confère une telle aura d'éternelle bonne humeur solaire. 

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The Marvelous Mrs Maisel n'est pas exempt de défauts, ils sont comme souvent liés aux qualités du show. On perd parfois un peu de vue les motivations des uns et des autres quand les changements d'avis se multiplient, les affrontements, entre fierté mal placée et honte à éviter, des parents et beaux-parents sont peut-être un peu répétitifs sur la longueur, les relations quelque peu erratiques entre Susie et Miriam perdent un peu en force et en cohérence dans le plus grave de leurs moments d'embrouille, et l'utilisation du caractère très volatile de Joel semble parfois avoir bon dos pour justifier des tournants scénaristiques qui auraient mérité d'être plus maîtrisés. Mais ces quelques dysfonctionnements sont aussi les symptômes du tempérament volatile et joyeusement bordélique de la série et ne sont finalement que les manifestations de cette humanité, parfois contradictoire et inconsistante qui traverse toute cette sautillante brochette de personnages gorgés de vie, d'envie et qui cherchent tous leur place dans le monde. A force de danser avec autant d'entrain, Mrs Maisel finit parfois par se casser la figure, et se relève immédiatement pour se remettre à danser de plus bel, sans oublier d'en rire à gorge déployée. La série fonctionne comme ça : l'énergie et la vie avant tout, on se dépêche de rire, on pleurera plus tard si on a le temps. 

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Et quand s'achève le dernier plan de cette première saison, le sourire de Miriam et le nôtre semble venir du même endroit, et on oublie les bleus au genou pour regarder l'avenir avec espoir. Et l'avenir, c'est aussi cette saison 2 qui devrait débarquer vers la fin de 2018. 

La saison 1 de The Marvelous Mrs Maisel est disponible sur Amazon Prime Video

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Ben Dussy