Trois yeux sur l'écran
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Mr Robot - Saison 3

Runtime Error
SériesCritiques
Score 76 %

 

Mr Robot est une série littéralement construite sur ses influences. Sa fondation première, le roman Fight Club de Chuck Palahniuk et son adaptation filmique signée David Fincher structurait toute la première saison en saupoudrant le tout d’un American Psycho maison, tandis que les références s’élargissaient sur la saison 2 à un horizon cinématographique plus global, centré sur des genres et des oeuvres qu’on peut ranger, si tant est que le mot veuille encore dire quelque chose à notre époque, du côté de la culture geek, sans exclure pour autant un pan plus généraliste du grand cinéma classique.

Labyrinthe référentiel

Pour donner une idée de l'ampleur du jeu de références à l'oeuvre dans la série, jouons au jeu de "La Boucle Est Bouclée". Dans les multiples influences citées par Mr Robot, on peut partir, par exemple, de Stanley Kubrick, dont Shining, Eyes Wide Shut et Lolita sont les cibles de nombreux clins d’œil appuyés depuis les premiers épisodes de Mr Robot, puis aller jusqu'à Frank Darabont dont le Shawshank Redemption prête une multitude de ses dialogues à l’ambiance carcérale de la saison 2, on sera alors passé en filigrane par Stephen King, auteur des livres qui ont donné naissance à deux des films que l’on vient de citer, et du roman La Part des Ténèbres, un drame fantastique traitant d'un violent cas de dédoublement de la personnalité. La trame référentielle de Mr Robot est à ce point complexe et tellement cousue et recousue sur elle-même qu’elle en donne parfois le vertige, et soulève, sur les premiers épisodes, la question de l’originalité réelle de la série, qui donne de prime abord l’impression de cacher sous ses influences son manque de propos authentique. Pourtant, et même s’il faut s’accrocher un peu pour en avoir le cœur net, force est de constater que Mr Robot construit bel et bien sa propre histoire, et interroge avec intelligence les époques dont les marqueurs culturels qu’elle aime montrer du doigt sont issus. Non seulement la série ne se cache pas derrière ses influences, mais elle les affirme avec ostentation et fierté, s’en servant pour raconter à travers elles le parcours du personnage d’Elliot.

profils

L’une des références les plus imposantes aux années 90 réside dans le choix de prendre un acteur qui représente quasiment à lui tout seul cette formidable décennie de cinéma populaire, Christian Slater, qui incarne ici à la fois feu le père d’Elliot et la représentation visuelle de la fragmentation de sa personnalité, le fameux Mr Robot.

Seinfeld, Vol Au Dessus d’un Nid de Coucou, K 2000, faire la liste des œuvres citées de près ou de loin durant les trois saisons de Mr Robot pourrait nécessiter plusieurs dizaines de pages, mais certaines sont plus importantes que d’autres dans la narration du show. Parmi celles-ci, on en trouve une qui apparaît régulièrement depuis les premiers épisodes et qui prend dans cette troisième saison un rôle particulièrement centrale, pas tant dans son esthétique, même si les références visuelles sont légion, mais plutôt dans son approche fantastico-psychologique de la construction de son personnage central, il s’agit de la trilogie Retour vers Le Futur. Alors que la révolution lancée par Elliot et son groupuscule F.Society n’a pas eu les effets escomptés et a plongé l’Amérique dans un chaos financier qui, sans avoir coulé le grand ennemi, la société E Corp, a précipité les populations les plus fragilisées dans une précarité accélérée, une des grandes questions qui torturera l’esprit déjà assez peu reposé d’Elliot sera l’idée de faire marche arrière, de comprendre s’il est possible de revenir à la situation d’avant le grand cataclysme économique. Parallèlement, des révélations d’une certaine ampleur seront faites sur des événements fondateurs de son passé, et notamment sur la relation qu’il a pu entretenir avec son père. Enfin, et le lien paternel en fait grandement partie aussi, son rapport à Mr Robot, son entité schizophrénique personnelle de qui il cherche depuis tant de temps à se séparer, en vain, va subir des transformations majeures et leur affrontement sera plus brutal et dangereux que jamais auparavant.

angela

Nom de Zeus

Retour Vers Le Futur a toujours été là dans Mr Robot, tapi sous les notes de musique sortant d’une radio, dans les photos de famille des années 80, ou tout simplement dans la salle de cinéma d’un des souvenirs les plus inquiétants qui nous sera montré lors de cette saison. Mais l'influence des films de Robert Zemeckis prend ici la forme d'un outil servant à articuler les mécaniques psychologiques auxquelles vont être soumis les personnages d'Elliot et Angela. Comme Marty McFly qui cherchait, dans le film de 1985, à reconstituer le couple de ses géniteurs, dont il avait lui-même perturbé involontairement la rencontre, Elliot va être forcé de plonger dans son passé pour réunir les deux fragments de sa personnalité, ou tout du moins leur permettre de coexister en harmonie le temps d’accomplir ce qui apparaît à Elliot comme une nécessité absolue, allant enfin jusqu'à justifier une réconciliation avec lui-même. Le personnage d’Angela, quant à lui, subira aussi sa saison la plus douloureuse, perdant peu à peu pied au milieu du chaos dont elle est en partie responsable. Sa culpabilité va d’abord lentement la ronger lors de ce qui s’apparente à d’épisodiques prises de conscience, mais ce qu’elle découvrira sur son passé, et sur sa famille va accélérer le processus et la plonger ensuite plus rapidement dans une folie catatonique et poisseuse dont il va être difficile de s’extirper, même si Elliot, pourtant expert en la matière;, sera là pour l’épauler dans cette épreuve. Certaines victimes sont impossibles à sauver. Et comme la photo de famille de Marty disparaissait petit à petit à mesure que ses efforts devenaient vains, Angela semble perdre prise avec la réalité à mesure que sa photo de famille à elle se précise.

Une vidéo Youtube d'Incredible Molk qui fait l'inventaire des références à Retour Vers le Futur
présentes dans les deux premières saisons de Mr Robot.

 

Portraits Robots

Cette saison de Mr Robot tire des fêlures de ses personnages ses meilleures séquences. En naviguant sur le ton dépressif et nihiliste qui est clairement la marque de fabrique de la série, Sam Esmail, créateur, auteur exclusif et désormais unique réalisateur de la série (il est derrière la caméra sur tous les épisodes des deux dernières saisons) parvient à dresser les portraits extrêmes de personnages broyés, envahis par les fantômes hostiles de leur passé récent ou lointain et à tisser entre eux des ponts instables mais néanmoins fonctionnels qui leur permettre de maintenir la tête hors de l’eau. Car au-delà de son jeu sur les références, de son sens de la formule et de ses personnages bien dessinés, la plus grande qualité de Mr Robot, et c’est toujours aussi vrai (peut-être même plus qu’avant) dans cette saison, c’est sa réalisation effarante d’inventivité. Si les va-et-vients et les hésitations des protagonistes peuvent donner l’impression d’une intrigue qui s’embourbe un peu dans ses propres complexités, et c’est clairement le cas ; si les rapports de force entre la Dark Army, E Corp. et la F.Society se noient eux aussi dans un marasme souvent indigeste, et si on perd un peu le nord sur la loyauté très variable des différents personnages envers les forces en présence, on ne peut que saluer l’incroyable talent de Sam Esmail pour soigner la forme avec une telle virtuosité, quand bien même il perd peu à peu le contrôle du fond.

Des perles au milieu du marécage

Les séquences d’ouverture sont toujours toutes plus sidérantes et étranges les unes que les autres : le générique de K 2000 joué via l’esprit du personnage de Leon (Joey Bada$$), lorsqu'il lance sa voiture dans une étendue désertique, le travelling ultra-classieux dans la centrale nucléaire de Whiterose, la sortie ciné d’Elliot et son père, qui tourne au drame glaçant.. L’épisode 5, Runtime Error, constitué d’un seul long plan-séquence de plus de 42 minutes, dans un ballet incertain et chaotique à la tension sourde et permanente, chorégraphié avec une précision diabolique, est certainement l’un des meilleurs épisodes de 2017, toutes séries et tous genres confondus. L’affrontement entre Elliot et Mr Robot où chacun prend le contrôle sur des périodes de temps de plus en plus courtes est aussi à lui seul l’occasion d’un tour de force remarquable, concentrant dans son découpage de séquences et son montage au cordeau tout le surréalisme de ce combat solitaire entre deux entités confondues dans un même corps. La discussion entre Elliot et Angela dos à dos contre une porte fermée compte parmi les plus beaux moments de ces derniers épisodes et le chapitre final, lui aussi surréaliste et ultra-violent, est également tout à fait mémorable, sans compter toutes ces séquences impliquant la descente aux enfers d’Angela, nourries de vertiges existentialistes terrifiants, flirtant avec un fantastique absurde buñuelienCette troisième saison de Mr Robot vaut définitivement le coup d’œil ne serait-ce que pour sa mise en forme littéralement extraordinaire.

happening

Le marécage autour des perles

Cependant, ce n’est pas parce que la forme est brillante que le fond ne commence pas à sentir un peu le renfermé. Outre les errances scénaristiques citées plus haut, certains personnages, comme celui de Tyrell Wellick, ont dépassé depuis de nombreux épisodes leur date de péremption. Wellick est le cas le plus marquant, bringuebalé à droite à gauche dans une mécanique qui souligne, au mieux, son inutilité, il nous faudra encore le supporter sur plusieurs heures avant que son sort ne soit réglé. Le cas de Philip Price est aussi un peu gênant, hormis une information essentielle qu’il finit par lâcher, son personnage ne fait que ruminer sur des longues séquences une défaite mal digérée, et semble gardé sur l’échiquier uniquement pour servir dans la saison suivante. En revanche, l’introduction d’Irving, l’émissaire propre sur lui et pragmatique de la Dark Army apporte à cette saison une bouffée d’air frais très appréciable. D'autant plus menaçant qu’il ne l'est quasiment jamais directement, d’autant plus inquiétant qu’il s’exprime avec une douceur imperturbable, on redoute le moment où sa véritable nature va apparaître au grand jour, et on n’est pas déçu quand ça arrive enfin, surtout après une montée en tension aussi finement tricotée par son interprète, l’inénarrable Bobby Cannavale. Mais cet ajout rafraîchissant ne réussit néanmoins pas à aérer suffisamment un récit qui commence à se mordre la queue sur de trop longs arcs narratifs. La moitié de la saison est comme prisonnière de ses propres mouvements de trahisons et de réconciliations, qui ne font pas toujours sens et fatiguent même quand c’est le cas. Le vrai traître officiel de la saison, assez bien trouvé, solidement incarné, et qui a le bon goût de ne trahir qu’un camp, achète à l’intrigue quelques crédits supplémentaires. La relation mouvementée et joliment floue entre Dom, l’agente du FBI et Darlene, la sœur d’Elliot, conserve elle aussi l’essentiel de sa magie, notamment grâce aux deux actrices qui en façonnent les contours, mais les enjeux sont désormais beaucoup moins clairs et quand tout le monde trahit tout le monde toutes les cinq minutes, la trahison perd forcément en saveur.  

cannavale

Un bolide en sursis

L’édifice a beau tenir toujours debout, la base commence à ployer sous le poids d’une machine qui s’enraye peu à peu. Comme une moto lancée à vive allure qui roule désormais seulement sur les vapeurs de kérosène, la vitesse chute dangereusement, l’équilibre maintenu par la rotation des roues commence à être plus incertain, un dérapage contrôlé n’empêchera pas la panne d’essence et Mr Robot a tout intérêt à injecter un sérieux courant d’air dans sa quatrième saison si elle veut continuer sur quelques kilomètres supplémentaires. Les qualités indéniables de la réalisation, l’épaisseur des personnages, la finesse de l’écriture ne parviendront pas très longtemps à tenir le cap si aucune destination claire n’est indiquée.

gun

La saison 3 de Mr Robot a été diffusée sur la chaîne USA Network du 11 octobre au 13 décembre 2017.

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Ben Dussy