Trois yeux sur l'écran
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Ready Player One

L'héritage d'Halliday
CinémaCritiques
Score 89 %

 

Ready Player One est avant tout un film à grand spectacle. Les centaines de références à la pop culture qu'il traîne dans ses eaux tumultueuses ne sont finalement pas aussi importantes que son passionnant message central et son but principal : s'amuser. Derrière la célébration des œuvres populaires et l'hymne à l'authenticité de la passion liée à cette culture se cache une quête initiatique touchante : le chemin incertain d'un jeune homme à la recherche d'une figure paternelle qui, en traversant tous les moment-clefs de la vie de son idole par le prisme des films et jeux qu'il a absorbés, va parvenir à se découvrir lui-même et commencer son propre parcours culturel.

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Mais qu'est-ce tu vois, doudou dis donc ?

Nous sommes en 2045 et le monde est devenu un bidonville géant à ciel ouvert, seuls les ultra-riches conservent des conditions de vie décentes mais tout le monde cherche à échapper à la réalité en se plongeant, casque VR vissé au visage, dans l'Oasis. Cet agrégat universel de toutes les activités virtuelles existantes, entre Second Life, Facebook et un réseau de jeu à la Steam, est un refuge pour toute la population dont les avatars peuvent se retrouver ou s'isoler pour s'adonner à toutes sortes de plaisirs ludiques, des plus crapuleux aux plus nobles. Le créateur de l'Oasis, James Halliday a laissé à sa mort un testament indiquant l'existence d'un easter egg, qui donnera à celui qui  le découvrira une fortune colossale ainsi que le contrôle total de l'Oasis. Nous suivons l'existence banale de Wade (incarné avec une candeur revigorante par Tye Sheridan), dont le pseudo en ligne est Parzival, qui tente d'oublier sa triste vie dans l'Oasis en compagnie de ses amis Aech, Sho et Daïto et fait la connaissance de l'intrigante Art3mis, dont il tombe vite amoureux. Assez rapidement, la petite bande sera sur la piste des trois énigmes menant au fameux easter egg tandis qu'une corporation opportuniste et cynique nommée Innovative Online Industries (IOI) va tenter, conduite par son détestable pdg Sorrento, de court-circuiter les efforts des jeunes héros avec leur armée de gamers semi-esclavagisés pour obtenir l'œuf en premier.

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L'héritage d'Halliday

Les jeux de pistes et énigmes très poussés qui foisonnaient dans le livre d'Ernest Cline ont ici été réécrits pour être plus accessibles. Plus besoin de connaître par cœur la ludothèque de l'Atari 2600 ou le nom du second assistant de Joe Dante sur les Gremlins pour naviguer au sein des puzzles laissés par Halliday. Mais ce n'est pas parce que les références à toute cette pop culture qui s'étend des années 70 à nos jours ont été reléguées au rang de décor qu'on n'y traverse pas pour autant tout une panoplie d'œuvres majeures. Le coup de force étant que ses œuvres sont toujours profondément liées à l'impact qu'elles ont eu, au moment de leur vision, sur le personnage d'Halliday. L'exemple de The Shining (les personnages sont projetés dans une représentation VR du film de Kubrick) est assez parlant, et à tous les niveaux, à ce sujet, l'un des personnages n'ayant pas vu le film, il est lui-même assez perdu dans l'univers et se précipite naïvement vers tous les dangers que les autres anticipent facilement. Le fait que le film adapté du livre de Stephen King ait été détesté par l'auteur lui-même joue aussi un rôle dans la piste suivie par les héros. Et cette mise en perspective s'étend ensuite jusqu'à la structure du film où les personnages vont finir par pénétrer au delà de son cadre de narration, pour en découvrir une nouvelle zone où se cachera l'un des secrets. Cette séquence au sein de Shining est sans doute le morceau de cinéma le plus élégant et le plus mémorable du film, et l'un des rares moments où Spielberg semble vraiment s'être investi dans l'élaboration spatiale et visuelle du film. Il aura fallu attendre treize ans pour voir à nouveau Steven Spielberg à l'œuvre sur du matériau de science-fiction et c'est finalement en nous renvoyant dans un film d'horreur des années 70 que le réalisateur fait montre de sa plus bluffante maîtrise de l'un de ses genres favoris, si longtemps délaissé. C'est aussi la scène où l'on comprend le mieux le principe qui régit l'enquête menée dans Ready Player One, cette façon d'ausculter avec minutie l'impact qu'ont les œuvres absorbées, au moment où elles sont absorbées et selon des circonstances précises, sur un individu, et la manière dont elles altéreront sa psychologie et le guideront dans ses choix. 

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Mais attention, la totalité des scènes d'action de Ready Player One est admirable. Un spectacle grandiose, à la fois lisible et inspiré, de la grande course automobile du début jusqu'à l'affrontement en mode "MMO" de milliers de joueurs en simultané, en passant par un gunfight d'anthologie en apesanteur. Ready Player One est à tous points de vue ou presque le grand huit d'action qu'il promettait d'être. Presque, parce qu'il faut tout de même noter que toutes ces grandes scènes d'action qui se déroulent dans l'Oasis ont un pendant réel duquel on se rapproche de plus en plus précisément au fur et à mesure que le film évolue. Et cet aspect "réel" est bien plus terne que l'Oasis. Evidemment, il l'est volontairement, pour signifier le décalage entre les émotions augmentées par l'environnement fantasmagorique où sont projetés les personnages dans l'Oasis, mais il l'est aussi plus étrangement dans les relations entre les héros quand ils se voient IRL. On s'amuse beaucoup à découvrir les versions réelles des avatars croisés dans le monde VR, mais si on prend l'exemple de la relation amoureuse naissante entre Parzival et Art3mis, excitante et saturée de nervosité touchante dans l'Oasis, elle semble elle aussi beaucoup moins intense une fois montrée entre les deux personnages réels, Wade et Samantha. Or, le message du film qui nous sera asséné de façon plutôt sentencieuse en fin de parcours semble pourtant nous dire que tout est plus intense ou tout du moins plus authentique dans la réalité, et ce n'est pas ce qui transpire vraiment de ces scènes. Il en va de même avec les quelques passages d'action qui se déroule dans la réalité, qui paraissent tristement lents et cloués au sol comparés à tout ce qu'on nous a fait vivre en virtuel. 

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Le Vrai du Faux

Mais ce n'est qu'une petite tâche d'ombre au sein d'un film qui est avant tout une ode à la geekitude dans son acception première : le monde des passionnés. Avec ce clivage mis ici parfaitement en exergue entre les "faux" et les "vrais". Quand Sorrento essaie d'amadouer le jeune Wade en lui expliquant qu'il partage les même passions que lui, il est guidé par une oreillette au bout de laquelle une armada de geeks salariés lui soufflent les réponses et lui suggèrent des idées de références "cools" à mettre en avant. Cette passion pour la pop culture reposant en grande partie sur la nostalgie des jeux joués quand on était enfant, ou par exemple des films vu à l'adolescence, il est bien difficile de feindre un amour que l'on ne ressent pas vraiment, et ce thème est de loin le plus intéressant parmi ceux qui sont explorés dans le film (et le livre). Le film applique d'ailleurs cet effet de nostalgie à un point tel qu'on s'attendrait presque à trouver des sachets de "member berries" de la saison 20 de South Park en vente à l'entrée du cinéma. Pour qui a entre 30 et 40 ans, la douche permanente de clins d'œils frôle l'overdose, mais c'est aussi une telle déclaration d'amour à ces cultures alternatives qu'il est difficile de ne pas y prendre un plaisir incroyable. Le film est particulièrement bien calibré pour un public de gamers. Ces derniers y retrouveront un grand nombre de concepts dont eux seuls pourront apprécier la délicate représentation : voir les personnages passer sur leur écran d'inventaire pour trouver leurs affaires, comprendre le fonctionnement d'une warp zone, les feintes liées aux objets rares des MMORPGs, les audacieuses replongées dans des jeux vidéo des 70's comme le Adventure de Warren Robinett...).

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Si on devait trouver un mauvais côté au dernier film de Steven Spielberg, il se situerait plutôt du côté de son positionnement final par rapport à son sujet. Lors de la conclusion où l'on énonce de nouvelles règles appliquées à l'Oasis, on ne peut s'empêcher de sentir un ton légèrement paternaliste envers la population visée par le film. En mettant autant d'énergie à rendre aussi divertissante et colorée la vie dans le milieu virtuel, nous suggérer que la vie réelle est plus importante semble un peu paradoxal et c'est un peu là que le bât blesse. En ayant choisi de nous exposer une réalité aussi sombre et un Oasis si lumineux, l'idée de se rapprocher du premier en laissant le second de côté ne donne pas très envie. Et quand un petit vent frisquet vient s'engouffrer dans notre cou à la sortie de la salle de cinéma, on se dit qu'on y retournerait bien une heure ou deux, dans cet Oasis.

Ready Player One est actuellement dans les salles de cinéma

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Ben Dussy