Trois yeux sur l'écran
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Sans Un Bruit

Tapage Nocturne
CinémaCritiques
Score 89 %

Bourré de bonnes idées et réalisé avec un soin rare, Sans Un Bruit est un petit film malin auquel il ne manque pas grand chose pour s'installer aux côtés des meilleurs films de peur des années 2010.

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Situé dans un futur immédiat où une race de monstres terrifiants ont colonisé la planète et massacré l'immense majorité de l'humanité, le film de John Krasinski prend le parti pris très intéressant d'utiliser le silence comme outil principal pour confectionner des séquences d'angoisse d'une maestria désarmante. En effet les fameuses créatures ayant éradiqué la population terrestre sont dans l'incapacité de voir leurs victimes potentielles, mais laissez échapper un bruit plus fort qu'un chuchotement et elles fondront sur vous pour vous déchiqueter d'un coup fatal de leurs longs bras tranchants comme des sabres. 

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Lors d'une séquence d'introduction d'une implacable efficacité, on nous présente, nappée dans un calme à la fois cotonneux et inquiétant, la famille dont on suivra les difficiles efforts de survie. Le père, la mère enceinte, la sœur aînée sourde, le frère et le petit dernier, âgé d'à peine 4 ou 5 ans. C'est à l'occasion de ce prologue admirable qu'on découvrira l'une des qualités premières du film : la promesse de ne pas retenir les coups. À peine a-t-on passé quelques minutes de narration qu'un drame terrifiant se déroule sous nos yeux, en nous laissant aussi impuissants que les autres protagonistes devant l'horreur et la fulgurance du terrible événement. Cette façon de directement  projeter le spectateur dans l'horreur de la situation est d'une telle brutalité qu'on n'a pas trop des vingt minutes suivantes pour s'en remettre.

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Révélé par son rôle de Jim dans la version américaine de The Office, Krasinski a décidé d'aller là où on ne l'attendait pas. Loin des tics d'humour rassurants de la sitcom qui l'a fait connaître, il co-scénarise et réalise un projet d'horreur indépendant avec pour seuls soutiens sa foi en son idée et la participation de l'actrice qui est sa femme à la ville, l'anglaise Emily Blunt. Il y avait de quoi douter devant une telle incursion aussi éloignée du domaine où Krasinski avait ses aises, d'autant plus qu'il avait moyennement convaincu l'an dernier avec son incarnation télévisuelle de Jack Ryan dans la série basée sur les œuvres de Tom Clancy. Mais, même s'il compte quelques défauts relativement handicapants, son premier film est une belle surprise, pleine d'envie, de vraies idées de mise en scène et doté d'un ton intelligent qui navigue entre trip horrifique et drame familial.

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En entremêlant la douleur intime du deuil aux enjeux désespérés du monde apocalyptique où les héros évoluent, Krasinski et son co-auteur n'ont plus qu'à soigneusement tricoter une trame alternant les deux niveaux de narration, tout en s'amusant à les faire se fracasser l'un sur l'autre lors de séquences-charnières.

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Bien évidemment, le son joue un rôle primordial dans l'immense majorité du film, et le traitement qui en est fait tout bonnement exceptionnel. Les murmures inquiets sont coupés par les claquements assourdissants des créatures alentours, le moindre geste brusque peut faire basculer la situation dans le chaos en quelques secondes, la tension est permanente, tout juste atténuée par quelques scènes plus douces où le danger semble (mais semble seulement) s'éloigner.

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L'une des grandes sources d'inquiétude vient de la grossesse de la mère, dont on se doute bien que le terme est imminent. Il surviendra évidemment au pire moment possible et sera à l'origine d'une scène au suspense insoutenable, soutenu par une réalisation qui exploite avec une virtuosité hallucinante toutes les strates d'une tension qui arrive à son paroxysme : peut-être bien la scène d'accouchement la plus traumatisante du cinoche d'horreur des 20 dernières années. Le film vaut le coup d'œil rien que pour assister à la séquence en question.

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Mais malheureusement, beaucoup de choses restent floues autour et à l'intérieur même de la trame de cette histoire.  Ne rien dévoiler de l'origine des monstres est un choix plutôt habile, qui empêche le spectateur de spéculer sur diverses théories au lieu de subir de plein fouet l'incompréhension des personnages face à la menace, mais d'autres éléments sont plus gênants. On se saura pas pourquoi les enfants, qu'on nous montre pourtant habitués à arpenter seuls les alentours du refuge familial, sont-ils incapables de parcourir les 200 mètres qui les séparent de leurs parents la moitié du film. Ni pourquoi les parents ne leur ont pas parlé de la cachette prévue pour la naissance du bébé. Qu'espérait exactement le père quand il étudiait la structure des prothèses auditives destinées à sa fille ? Avait-il conscience des effets que les ondes pouvaient produire sur les monstres ? Ces questions, laissées ainsi sans réponse, provoquent davantage une sensation de bâclage scénaristique que celle d'une élégante porte ouverte. 

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Malgré ces quelques lanières dénouées et sa présentation contextuelle un peu foutraque qui hésite entre dissimulations volontaires et oublis désagréables, Sans Un Bruit réussit l'essentiel de son pari : Dessiner une vraie ligne droite de frayeur à la fois viscérale et toujours reliée à un fond émotionnel soigneusement développé, sans jamais perdre le rythme. En ne sacrifiant ni son tonus formel, ni son regard impliqué envers ses personnages, John Krasinski montre qu'il a compris à quoi tenait un film de genre intelligent et confirme qu'il est capable de traverser son sujet sans s'y perdre. En résulte une petite pépite sombre et presque silencieuse où les hurlements à venir vous glaceront le sang à coup sûr. 

Sans Un Bruit est actuellement en salles

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Ben Dussy