Trois yeux sur l'écran
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Shadow of the Tomb Raider

L'ombre d'elle-même
GamingCritiques
Score 74 %

Le troisième volet de la trilogie rebootée de Tomb Raider initiée en 2013 tourne malheureusement à la déception une fois que l'on réalise que les belles promesses de début de jeu ne seront pas tenues. Il en reste néanmoins un jeu captivant, techniquement solide, qui oublie certes de réinventer sa formule mais continue néanmoins à la peaufiner. 

lara jeune
Un flashback nous plonge dans l'enfance déjà très "parkour" de Lara Croft. - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix

Elles sont nombreuses, les perspectives que l'on nous laisse envisager lors des premières séquences de Shadow of the Tomb Raider. Lorsque Lara atterrit (ou plutôt se crashe) au Pérou avec Jonah, son comparse de longue date, on nous submerge de belles idées, tout en sous-entendant qu'elles seront développées tout au long de cette nouvelle aventure. Dès la très belle introduction au Mexique où Lara découvre la piste d'une ancienne prophétie Maya liée à deux artefacts dont le premier va être subtilisé par ses soins, on nous plonge dans une narration plus sombre et très rapidement, la culpabilité que Lara ressent face aux cataclysmes qu'elle déclenche est directement palpable. L'exploration d'un Pérou secret et mystique protégé du monde extérieur, l'introspection de Lara, plus profonde que jamais et focalisée cette fois sur la mort de sa mère, la relation dense et tendue entre l'aventurière et son fidèle accompagnateur, toutes ces pistes s'ajoutent à une autre idée forte : celle de l'égoïsme de Lara et de sa fascination irrationnelle pour sa quête effrénée d'artefacts anciens dont elle mesure plus la valeur émotionnelle qu'ils représentent pour elle que les terribles catastrophes qu'ils pourraient mettre en branle. L'histoire de ce nouvel opus commence comme ça, au Mexique, pendant le Jour des Morts, quand Lara s'empare inconsidérément d'une dague ancienne sans réaliser la gravité de son acte. Une prophétie ancestrale, promettant des catastrophes naturelles en série avec à la clef la destruction du monde, s'abat alors sur le pays et ravage instantanément le décor jusqu'ici paisible. Réchappant de justesse au violent tsunami qui percute la côte, Lara est témoin de la mort d'un enfant suspendu au dessus du vide, et aucun Mamoudou Gassama ne viendra le sauver. Brisée par cette terrible expérience, Lara semble soudainement mesurer l'ampleur de son erreur. La noirceur qui caractérise la première heure de jeu, l'ambiance délétère et poisseuse dans laquelle baigne les éliminations furtives et l'escalade périlleuse après une traversée très soignée de la fête nationale dédiée aux âmes défuntes, nous laisse entrevoir un Tomb Raider mature et crépusculaire qui annonce élégamment la fin de cette nouvelle trilogie. Mais malheureusement, la suite de l'aventure oubliera trop vite cette belle entrée en matière.  

tsunami
Le tsunami déclenché par les décisions hâtives de Lara est l'occasion d'une magnifique séquence d'action. - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix

Been here, done that 

Shadow of the Tomb Raider ressemble énormément aux chapitres précédents. Après un prologue situé dans un pays qu'on ne reverra plus dans l'histoire, on déménage dans une autre contrée qui sera le terrain de jeu principal. La Syrie et la Sibérie laissent donc ici la place à l'Amérique du Sud, avec le Mexique et le Pérou. Ce fameux Pérou, dont il faudra traverser un tronçon particulièrement peuplé en faune sauvage hostile, nous dévoilera rapidement un premier village très vivant, Kuwaq Yaku, où Lara pourra faire halte et laisser quelques temps de côté la trop courte quête principale pour s'essayer à l'une des missions annexes et explorer les environs immédiats de ce premier "hub". Sitôt que l'on décidera de continuer sur la piste narrative principale, on découvrira la cité perdue et le village Maya de Païtiti, préservé de la civilisation moderne pendant des milliers d'années (mais où tout le monde parle un anglais impeccable). Ce second hub sera le vrai cœur de l'aventure et constituera le corps d'une map tentaculaire dont les multiples arborescences débordant de tous côtés vous mèneront dans différentes zones peuplées de mini-temples dont les défis vous apporteront des compétences déblocables, des tenues dont les caractéristiques vous avantageront dans certaines situations, une quantité astronomique de collectibles divers, des fresques à traduire, et bien évidemment des tombeaux, tous beaucoup plus grands, plus complexes et plus longs à accomplir que dans les opus précédents.  

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La découverte d'un nouveau temple est toujours une expérience excitante. - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix

Du pain sur la planche 

Ce foisonnement d'activité est tout à fait appréciable, d'autant plus qu'on nous le fait sentir dès le début de l'aventure, en nous confrontant à des recoins auxquels nous n'aurons pas tout de suite accès, mais cette masse vertigineuse de petits lieux à visiter est aussi en contradiction totale avec l'urgence permanente que suggère l'histoire de Shadow of the Tomb Raider. La course contre la montre pour devancer les avancées du groupe paramilitaire Trinity et de son chef local, bien décidé à pérenniser la destruction du monde entamée par Lara elle-même, reprend dès que l'on revient à la quête centrale, concentrée sur une petite dizaine d'heures, mais stoppe de manière peu naturelle la plupart du temps, quand on s'amuse à compléter les très nombreux défis annexes proposés par le jeu. C'est là l'un des défauts représentatifs de ce troisième volet, symptomatique d'un manque de cohérence qui endommage parfois l'immersion générale dans le jeu. Mais il faut reconnaître l'effort très respectable mis à l'œuvre par Crystal Dynamics dans l'offre de contenu. Les tombeaux sont, comme dit précédemment, nombreux, pour la plupart splendides, pourvus de mini-narrations qui leur sont propres et d'énigmes variées et agréablement retorses, mettant à l'épreuve votre maîtrise de tous les aspects du gameplay du jeu. Les challenges plus rapides proposés par les cryptes disséminées sur la carte sont aussi très gratifiants, permettant des améliorations immédiatement utilisables. Quant aux collectibles, ils pourront être accompagnés de bonnes quantités de ressources pour le craft, et certains, comme les fresques, feront augmenter petit à petit votre connaissance dans les différentes langues mortes pratiquées dans la région et donneront accès en fin de course à une énigme liée à un monolithe. Cet ensemble d'amélioration vous donnera l'occasion de spécialiser Lara dans l'une des branches disponibles dans l'arbre de compétences. En gros, vous pourrez soit devenir une combattante sans merci aguerrie au maniement des armes à feu, une ninja quasiment invisible capable de se fondre dans l'environnement et de tuer en silence, ou une experte en fabrication, aussi douée pour concocter des mélanges chimiques boostant vos capacités de base (ralentir le temps, augmenter sa résistance, se soigner, percevoir les ennemis) que pour faire le réassort de vos stocks de munitions. Évidemment, l'équilibre entre ces trois voies sera la clef de votre appropriation du gameplay et hormis quelques compétences indispensables, le reste vous apparaîtra utile ou non suivant votre style de jeu personnel.  

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Les séquences aquatiques sont plus nombreuses et plus complètes qu'auparavant et peuplées de piranhas et de murènes... - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix

Scred Connexion 

La discrétion est l'une des grandes nouveautés de ce troisième épisode. Une flopée d'amélioration et de nouveaux contenus vont permettront de devenir une véritable ombre meurtrière au sein des rangs ennemis. Lara peut désormais se camoufler de nombreuses manières différentes, en utilisant la végétation et les zones sombres mais aussi en se couvrant le corps de boue, technique qui contrecarrera les nouveaux outils de vos adversaires, les lunettes thermiques. L'aventurière aura aussi des mouvements possibles inédits, comme celui de tirer une flèche depuis le haut d'un arbre et de pendre la victime du tir sans aucun bruit détectable. Elle pourra aussi empoisonner une cible qui, sous l'emprise de la folie, va s'en prendre aux autres ennemis avant de s'effondrer raide morte. Les déplacements aériens et aquatiques ont aussi été perfectionnés et donnent plus d'occasions de zigouiller du clampin. Cette approche résolument plus orienté ninja est une addition très appréciable qui affine une formule désormais solide, où les choix stratégiques sont multiples à chaque confrontation.  Mais cet amour du camouflage ne se transpose pas vraiment dans le reste du jeu. A un certain point de la campagne, vous vous retrouverez donc à Païtiti, un village aux mœurs primitives, dont la joie de vivre simple et réjouissante est mise à mal par la prise de pouvoir d'une caste religieuse qui pratique sans vergogne sur la population locale arrestations et exécutions arbitraires, tout en soutenant le projet de destruction de la prophétie que Lara cherche à enrayer. Un groupe de résistants s'y est établi en réaction à cette occupation violente et Lara devra changer de tenue pour interagir avec les deux factions. Une tenue permettra de montrer notre appartenance à la résistance et ainsi de venir en aide à la population oppressée. Une autre vous fera passer pour un des prêtres oppresseurs et vous autorisera à entrer au cœur de la ville et à parler sans risque aux gardes. Mais il est vraiment difficile de maintenir le sentiment de cohérence et d'immersion quand on voit les gardes religieux répondre sans froncer les sourcils à une femme blanche anglaise qui les interroge en portant le fameux costume. Ces incohérences mènent régulièrement à des situations profondément ridicules qu'on essaie de traverser sans lever les yeux au ciel, au même titre que les murs abattus au piolet à un mètre de plantons que visiblement rien n'alertera à moins que vous ne veniez, à trente centimètres en face d'eux, leur inspecter les narines.  

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Quand Lara est camouflée, même le joueur a du mal à la détecter à l'image. - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix

Troisième de cordée 

L'escalade a aussi été poussée un cran plus loin dans ce nouvel opus, avec une série de nouveaux mouvements. Il est désormais possible de s'agripper avec votre corde et vos piolets à des surfaces inclinées ou même horizontales. Le jeu entre les balancements et les prises à agripper permet ainsi toute une palette d'enchaînements de varappe. Lara devra donc souvent jouer sur ces possibles mouvements et utiliser consécutivement les mouvements de balancement, accrochée à sa corde, pour se lancer sous une paroi et s'y fixer dans la foulée, elle pourra alors enchaîner sur un autre saut ou remonter sur la corde pour parcourir la surface à coups de piolets ou même se laisser glisser en rappel et se balancer contre le mur rocheux pour se lancer plus loin. En ajoutant à cela les mini-réflexes permettant de se raccrocher un peu plus haut que son point d'arrivée sur une paroi et les sauts de côté, Shadow of the Raider propose l'expérience d'escalade la plus complète de la série et les nombreuses séquences de grimpette sont à la fois périlleuses et stimulantes, particulièrement en mode d'exploration difficile, où les zones à viser pour progresser ne sont pas marquées d'une absurde peinture blanche. 

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Le village de Païtiti, en plus d'être immense, réserve parfois des panoramas splendides. - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix 

Une question de réglage 

Les réglages de difficulté, qui peuvent être gérés différemment sur les domaines du combat, de l'exploration ou des énigmes, sont une belle manière de laisser le joueur customiser sa propre expérience. Mais si la différence se ressent immédiatement dans l'exploration, elle est moins marquée au niveau combat ou énigmes, et si vous vous lancez dans la difficulté ultime (déconseillée en dehors d'un new game +), vous serez peut-être déçus de constater que le gros défi de ce mode réside quasiment uniquement dans le fait que les sauvegardes ne peuvent se faire qu'aux feux de camp débloqués. Pour certaines portions de la campagne, cela s'avère être un défi carrément corsé. C'est de bonne guerre pour un mode hardcore mais certaines approximation de gameplay, notamment dans l'escalade, peuvent venir casser bêtement un run parfait d'une vingtaine de minutes. Dans l'une des missions, il vous faudra donc survivre à une énigme à résoudre, une zone avec des dizaines d'ennemis à éliminer, un temple dont il vous faudra actionner l'ouverture au prix de nombreuses épreuves mêlées à des combats très tendus, puis une séquence de poursuite, et enfin à un passage d'escalade particulièrement délicat, le tout sans mourir une seule fois. Donc autant dire que lorsque vous survivez à tout ça pour finalement tomber, à quelques mètres du prochain feu, lors d'un accrochage de piolet qui échoue parce que la caméra a décidé de bouger toute seule au dernier moment ou que votre Lara s'est soudainement mise à glisser toute seule sur la paroi, il y a de quoi rager un peu. Mais si Shadow of the Tomb Raider exerce son accès au réglages de difficulté de manière généreuse faute d'être très bien pensée, elle tente aussi de proposer un mode "immersif" qui prétend rendre les interactions avec les pnj complètement réaliste. On se marre un peu quand on constate qu'en effet, beaucoup de personnages parlent dans la langue qui est la plus logique pour eux (dont le maya) mais qu'ils comprennent tous parfaitement une Lara qui se borne à parler sa propre langue, en l'occurrence celle que vous choisirez. On peut d'ailleurs saluer au passage le travail de doublage toujours aussi subtil et l'investissement très impressionnant de Camilla Luddington en anglais, et s'attrister du remplacement d'Alice David en français par une Anna Sigalevitch qui peine à retranscrire les atermoiements intérieurs d'une Lara Croft aux cent coups qui semble selon les cas soit trop éteinte soit trop hystérique. Dans l'ensemble, on préférera la version anglaise, déjà parce que Lara et son accent british sont plus amusants et plus logiques à entendre au milieu de la jungle, mais aussi parce que la qualité générale des doublages domine largement une version française loin d'être complètement ratée mais trop inégale.  

Shadow marecage
On se sent les poches très vides juste après le crash de notre avion en pleine jungle... - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix

Peau de départ 

Les qualités de gameplay, remarquables pour la plupart, de Shadow of the Tomb Raider combinées à la richesse et la beauté de son monde semi-ouvert en font un jeu très agréable malgré ses quelques défauts. Mais ce dernier volet a bien du mal à incarner une conclusion satisfaisante pour cette récente trilogie qui promettait tant. Au lieu de nous plonger enfin dans la psyché tourmentée de Lara, le jeu saute du coq à l'âne sur ses priorités narratives et offre d'un côté une campagne principale très courte aux enjeux mal répartis, qui reprend une fois de trop une structure identique à celle de ses deux prédécesseurs (encore une fois, le jeu se termine dans une forteresse oubliée où les forces surnaturelles se déchaînent sous les pales des hélicoptères de Trinity) et de l'autre, une pléthore d'activités qu'on sent parfois uniquement destinées à allonger la durée de jeu. Les aspects les plus séduisants de l'histoire (le peuple des grottes, entre monstres et humains, le deuil de la mère de Lara, le grand méchant de l'histoire) sont finalement à peine abordés et restent en périphérie d'une quête initiatique très personnelle pour Lara, dont on perd vite de vue le sens initial. Shadow of the Tomb Raider alterne ainsi les très bonnes idées et les reprises paresseuses, emboîte un gameplay habile dans une enfilade de combats confinés dans des lieux trop similaires et noie ses ambitions introspectives sous des flots ininterrompus de rebondissements téléphonés (voir Jonah se pointer comme une fleur après chaque combat où Lara risque sa vie est à la limite du ridicule). Si on fait abstraction des petites évolutions de jouabilité qui ont fleuri dans le jeu depuis le Tomb Raider de 2013, il n'est même pas certain que ce troisième volet soit le meilleur de la série, mais sa solidité technique et la générosité de son offre de contenu lui garantisse tout de même un statut plutôt respectable dans le domaine du jeu d'action /aventure.  

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Lara Croft aux prises avec un jaguar péruviens pas très vegan - Eidos Montreal / Crystal Dynamics / Square Enix

Shadow of the Tomb Raider est disponible sur PC, xBox One et PS4

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Ben Dussy