Trois yeux sur l'écran
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Solo

Ni chaud ni froid
CinémaCritiques
Score 72 %

Solo - A Star Wars Story est un film réalisé par Ron Howard, ce qui signifie qu'on peut le voir de deux manière littéralement opposées.

  • D'un côté, comme la plupart des films de Ron Howard, ce bon vieux briscard du cinéma d'action grand public, Solo bénéficie d'un structure narrative rassurante, à l'ancienne, où toutes les interrogations du public sur les origines du personnage d'Han Solo sont patiemment traitées lors de séquences qui misent sur un type d'action qui a fait ses preuves depuis les années 80, et doté d'un ton déconneur mais toujours respectueux du matériau d'origine.
     
  • De l'autre côté, comme la plupart des films de Ron Howard, devenu une version momifiée du Richie Cunningham d'Happy Days confite dans son amour de la réalisation pantouflarde, Solo souffre d'une structure narrative douloureuse prévisible, où le personnage est tristement soumis à la dissection en mode "Origins Story" dans un film trop prudent où des scènes d'action convenues partagent l'affiche avec un humour démodé qui semble se rattacher à la première trilogie Star Wars comme un retraité en fin de vie se tient au bras de son aide-soignante préférée. 

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Solo se trimbale cette impression de double personnalité, comme les deux côtés d"une même médaille, faisant penser à ses images d'antan en carton recouvert de plastique strié, qui présentait des dessins en "hologramme" différents selon l'angle où on les regardait.

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Solo n'est en aucune manière un mauvais film, il possède des qualité objectivement très appréciables. Quelques unes des scènes d'action sont non seulement mémorables, mais s'inscrivent avec brio dans la tradition visuelle Star Warsienne. L'opération de braquage d'un train lancé à pleine vitesse est haletante de bout en bout. La rencontre inopinée avec un léviathan dérivant dans un coin reculé de l'espace interlope reste aussi un beau morceau de bravoure à retenir du film. L'entourage du jeune Han Solo est rempli de personnages tour à tour attachants, menaçants, et d'ailleurs souvent ambivalents, ce qui renforce l'idée que le personnage badass de pirate au bon fond qui a bien du mal à faire croire à ses amis que seul l'argent l'intéresse est devenu ce qu'il est à force d'être en contact avec des gens fonctionnant de cette manière. 

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Mais plusieurs éléments viennent ternir d'entrée de jeu ce chapitre à part consacré au personnage de voyou au grand cœur. Tout d'abord, l'acteur choisi pour jouer Han Solo. Malgré sa filmo tout à fait respectable qui compte des noms solides comme les frères Coen, Francis Ford Coppola, Woody Allen et même Park Chan-Wook, Alden Ehrenreich a quelque chose de désespérément banal, une candeur de jeu qui alterne entre le plat et le fade loin de rendre hommage au ton ironique, à la fois musclé, rassurant et délicieusement énervant du Han Solo d'Harrison Ford. De là à parler d'erreur de casting, n'exagérons pas non plus, mais il y a clairement une paresse dans le choix de cet acteur qui ne donne pas toutes ses chances au personnage, du simple fait de sa palette de jeu relativement limitée. Et ça ne s'arrange pas en comparaison des personnages secondaires, quasiment tous plus charismatiques que le héros

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Emilia Clarke (Game of Thrones) navique dans cet univers avec une aisance remarquable, aux commandes d'une Qi'ra qui passe de gentille petite amie docile à émissaire inquiétante d'un mafieux psychotique avec un naturel impeccable. Paul Bethany (Legion), qui incarne le-dit mafieux psychopathe, en profite pour jouer de sa démesure bien connue tout en contrôlant étonnamment bien le dérapage. Woody Harrelson, décidément chez lui n'importe où, semble appartenir à l'univers Star Wars depuis 30 ans avec son rôle de bandit revêche aux élans paternels mal dégrossis. Thandie Newton (WestWorld) fait une apparition remarquée sous les traits d'une cambrioleuse et même si elle quitte le récit de manière un peu absurde, y laisse un parfum agréable de badassitude bien dosée. Même Joonas Suotamo en Chewbacca livre une interprétation presque plus convaincante que son meilleur ami humain. Quant à Donald Glover (Atlanta), ici assigné au rôle de Lando Calrissian, il fait exploser tous les compteurs de coolitude. Il prend un tel plaisir communicatif à jouer la version jeune du dandy intersidéral qui ne s'excusera jamais d'être charmeur, tricheur, pansexuel, intelligent, instable, sympathique, peu fiable, mais aussi très touchant. Glover fait un tel boulot dans son incarnation de Lando qu'on en arrive rapidement à se demander si le film ne s'est pas trompé de sujet. Calrissian présente tellement d'aspérités passionnantes à décortiquer, que le caractère lisse et prévisible de Solo sort très perdant de la comparaison.

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Mais outre ce manque de charisme imputable à Ehrenreich, il faut aussi avouer que Ron Howard n'aide pas le film à sortir des sentiers (re)battus des moins bons nouveaux opus de la saga. Quand Rogue One s'emparait de son statut de "Star Wars Story" suffisamment isolée de l'intrigue principale des trilogie pour se lancer dans un film de guerre inspiré, abandonnant les codes canoniques de la série pour confectionner une œuvre à part, Solo reste banalement prisonniers du style classique de la franchise. On roule même un peu des yeux devant l'enchaînement de cases cochées dans le cahier des charges que s'impose lui-même le film. Ah... C'est donc comme ça qu'il a eu son nom... Ah... C'est donc comme ça qu'il a rencontré Chewbacca... Ah c'est là qu'il a vu le Millenium Falcon pour la première fois... Ah... Ça explique qu'il soit devenu méfiant envers tout le monde... L'enfilade de "révélation" sonne bien creux par rapport à ce qu'elle aurait pu être et surtout par rapport à comment elle aurait pu être présentée aux spectateurs. On se surprend en sortant de la salle à se dire qu'on imaginait des événements bien plus épiques et originaux dans le passé d'Han Solo que ceux qu'on nous a offert ici. On regrette même un peu que cette partie-là de l'histoire n'ait pas été condensée sur un montage d'intro de vingt minutes qui nous aurait permis de plonger directement dans le quotidien de pirate de Solo, aux prises avec des aventures peut-être moins fondatrices mais plus inattendues. 

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Solo reste un film généreux malgré ses retenues involontaires, il fait son travail avec une évidente sincérité, mais comme l'a démontré l'excellent travail de Rian Johnson sur The Last Jedi, confier les nouveaux Star Wars à une nouvelle génération de réalisateurs est un pari qui vaut le coup d'être tenté. En jouant la sécurité et en donnant les manettes de Solo à Ron Howard, Disney a perdu l'occasion de servir une œuvre fracassante, casse-gueule et vibrante et nous livre un récit familier et tiède, jamais complètement désagréable, mais incapable de secouer l'univers poussiéreux dans lequel il est confortablement lové.

Solo - A Star Wars Story est actuellement au cinéma

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Ben Dussy